pkaminski.jpgChères amies,

Chers amis,

anciens ou nouveaux, connus ou inconnus, d'ici ou d'ailleurs, curieux ou circonspects, enthousiastes ou sceptiques, soyez les bienvenus en ma nouvelle demeure. Certes, celle-ci n'est que virtuelle, et bien que je me propose de l'édifier et de l'aménager comme un reflet, un double parfait de la gentilhommière de rêve que jamais je ne pourrai m'offrir, le charme de la visite n'en sera pas comparable. Je ne serai pas là en personne pour vous accueillir, vous n'aurez pas à essuyer vos chaussures sur un paillasson ni à repousser l'assaut affectueux de mes chiens. Vous accéderez au contenu de ma bibliothèque, mais sans toucher aux reliures ni aux boiseries. Vous ne pourrez frôler les tentures ni fouler le moelleux des tapis. Vous vous sentirez peut-être incité à la méditation, mais sans l'aide d'aucun de ces précieux cognacs que je réserve à mes hôtes de marque.

Laissez-moi d'abord vous décrire la maison. Votre premier contact avec elle sera le portail, eh bien justement, c'est la partie sur laquelle je n'ai encore fait aucun choix. Je ne sais pas même s'il doit y en avoir un. Une arche de pierre, sans vantaux, suffira peut-être. Ainsi pourra-t-on, sans avoir à manœuvrer serrures et barreaux, accéder directement au long mail qui conduit au perron.

Au premier niveau, il y a de grandes salles, largement vitrées, très hautes de plafond, et surtout un grand escalier. Tout cela comme autant de défis aux déperditions d'énergie, aux calfeutrements et autres optimisations thermiques et carcérales qui font le nec plus ultra des constructions modernes. Une rupture de niveau sur l'arrière de la maison, pendant du perron, laisse découvrir l'espace qui tient lieu à la fois de sous-sol et de rez-de chaussée ; on y découvre une salle de sport, et dans un grand préau, tout un bric à brac de cartons et d'objets volontiers hétéroclites et dépareillés. C'est le résultat du transfert brutal des accumulations faites au temps de mes activités de ville, sur lesquelles j'ai désormais tiré un trait. Esquisses, notes et inédits y voisinent avec des cahiers démantelés et indéchiffrables. Quatre décennies d'observations y sont consignées. À chaque fois qu'un dossier était ainsi sédimenté, je me disais : « Je reprendrai cela plus tard ». Plus tard ? Le moment est venu.

À l'extérieur, derrière la maison, un petit espace verdoyant, parsemé de buissons de rhododendrons et de magnolias, donne sur l'étang. Au premier regard, on prend celui-ci pour un bassin, on cherche où sont fontaines et jets d'eau... mais on se console vite de leur absence et, quand on le longe en s'éloignant de la façade, il se fait de plus en plus étang, et les canards tiennent à vous le confirmer. Sur la rive opposée se trouve un petit bois ; pas de vieux chênes, hélas pour tout ce que cela pourrait évoquer chez une âme hugolienne : ni druides, ni sangliers, ni romances médiévales... Rien de tout cela, mais une rangée de gros marronniers qui vous inondent à l'automne de leurs fruits piquants, incomestibles et incompostables, en premier plan d'une futaie de hêtres et d'acacias qui se poursuit bien au-delà du mur d'enceinte. Mais nous sommes redevables aux marronniers des myriades d'oiseaux de toute sorte qu'ils abritent. Aristophane en eût fait le point d'envol de sa cité céleste.

Quoi qu'il en soit, du portail à la dernière reculée du bois, une harmonie, une complétude, se dégagent et se maintiennent au fil de l'alternance des saisons. Car toutes les saisons sont belles, même si elles ne sont pas également agréables ; toutes apportent à la maison et à son voisinage une lumière et une atmosphère spécifiques, un équilibre de tons, de senteurs et de sensations qui ne fait regretter aucun autre endroit du monde, fût-il le plus recherché, le plus renommé.

Voici donc brossé à grands traits le site que je vous propose. Tous les amis sont conviés à y entrer ; tous ceux qui y entrent sont conviés à devenir amis. Mais j'en veux rester le seul maître, le seul agenceur ; vous n'y trouverez ni forum, ni boîte de dialogue ; nul épanchoir réservé aux jaculations intempestives. Et bien sur, aucune de ces futiles verrues que sont les boutons « J'aime ça » ou « Je vote ». Vous n'y verrez pas de photos de vacances, vous n'y lirez pas d'historiettes de salle de bains ; d'ailleurs, vous l'aurez remarqué, je ne vous ai pas parlé des étages de la maison. C'est simple : ils vous sont fermés. Ce qui s'y passe ne regarde personne.

Si néanmoins vous souhaitez réagir, vous exprimer, débattre, sachez que cela est vivement désiré, mais que cela a un prix. Prenez donc le temps de ciseler votre argumentation, et envoyez-moi un courriel. Je le lirai avec attention et bienveillance, comme à l'époque où l'on écrivait à la plume d'oie sur des feuilles de papier chiffon non massicoté, à la seule lumière des chandelles, où le transport le plus rapide s'appelait cheval et n'était pas encore vapeur, et où la circulation des idées dans l'Europe des intelligences se faisait bien mieux et bien plus vite qu'aujourd'hui.

Mon journal n'est donc pas si intime, mon jardin pas si secret, puisqu'ils sollicitent et attendent vos commentaires pour s'en nourrir et se remettre en question. D'ailleurs, j'aurai l'œil rivé sur mes statistiques de fréquentation, car je tiens à figurer sur la liste des meilleurs sites de réflexion de la planète ! Mais rassurez-vous, il n'est aucunement question pour moi d'envisager la création d'un club politique, ou d'évoluer subrepticement vers quelque nouveau phinctanque affichant sa volonté de tailler des croupières aux augures officiels. Nous resterons entre les murs d'enceinte sobres et discrets de ma gentilhommière campagnarde.

Avec la prospective, je renoue d'anciennes amours, remises à des jours meilleurs, mais jamais oubliées. Et avec l'Économie Sociale, je poursuis un long parcours riche d'enseignements. Définir l'une et l'autre, les cadrer et les recadrer, expliquer pourquoi je ne puis les concevoir qu'ensemble, occupera maintes chroniques, certaines de souvenirs, d'autres d'actualité, certaines polémiques, d'autres apaisées, certaines très théoriques, d'autres très terre à terre.

Chacune est faite pour vous inciter à discuter de concert, en parcourant mon mail d'un bout à l'autre, du portail au perron, puis à rebours du perron au portail ; toujours en face à face, à la manière des moines. On apprend très vite à marcher à l'envers, et l'attention que cela exige contribue grandement au sens et à la retenue des propos que l'on tient. Recueillement, concentration et concision y vont de pair ; nul besoin, nulle envie d'interrompre, de pérorer, de s'emporter, de noyer autrui sous un psittacisme incontrôlé.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Que cette invitation au voyage vous ramène souvent sur mon mail, pour partager ces promenades philosophiques qui sont la véritable fleur de sel de notre existence.