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Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Et l'on entend déjà la révolte qui gronde

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Vœux récurrents, circulaires et recyclés

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  • Vendredi, 30 Décembre 2016

Chers correspondants, chers amis,

Voici que, comme à chaque année nouvelle, un agenda également neuf succède à son prédécesseur, lequel se voit offrir le choix, selon les mœurs de son propriétaire, entre l'archivage, la déchetterie ou l'abandon pur et simple. La roue tourne, comme la planète... mais c'est la routine ! les mêmes scènes se rejouent à l'identique, avec toujours la même dominante de banalité cachant mal un lourd pessimisme. Qu'il s'agisse ou non d'économie sociale, l'inquiétude suppure et le noir se broie. Puisqu'il en est ainsi, osons la brutalité de l'espérance !

Ce que je vous souhaite à toutes et à tous, c'est ce que j'aimerais pouvoir souhaiter à tous les grands princes et autres petits marquis qui nous gouvernent, ou qui pensent gouverner une parcelle de notre autonomie perdue, c'est que je ne me souhaite pas mais que je cherche à exiger de moi-même, à savoir la capacité de garder son sang-froid et de penser avec lucidité. Certes, c'est souvent difficile, voire exceptionnel, en ces temps où le mimétisme, le premier ressenti ou la plate conformité s'imposent à tous, en tous temps et en tous lieux. C'est quasiment héroïque ! et donc d'autant plus nécessaire.

Il est de bon ton de vitupérer notre société pour son excès d'individualisme. Que, dans notre France jacobine, le culte pavlovien de l'individu libre dans le plein exercice de tous ses droits ait conduit, par de continuelles métastases d'une loi Le Chapelier sans cesse ressuscitée, à écraser les survivances et les résurgences des antiques "corps intermédiaires", cela n'est pas contestable ; et que la dictature des marchés sans frein comme celle de l'hydre bureaucratique et réglementaire s'exerce au nom de l'exercice des libertés individuelles, non plus. Mais il s'agit là de discours sur les principes, d'échos lointains de très vieilles querelles qui nous reviennent dévêtus de leur sens originel et comme psalmodiés dans une langue disparue et désormais incompréhensible.

La réalité, chacun le voit bien, c'est que l'esprit critique est désormais ravalé à une portion moins que congrue, que les "citoyens" n'ont sans doute jamais été aussi manipulés, infantilisés, lobotomisés ; et que ne donnerait-on pas, justement, pour que quelques-uns d'entre eux puissent se lever et agir en êtres vraiment libres !

Je rêve d'une Grande Panne, une panne générale qui priverait de parole et d'expression tous les communiquants d'ici et d'ailleurs. Plus de publicité, plus de petites phrases ni de grands mots, plus de "tweets" ni de stuc ou de toc, plus de langue de paille ni de poutre. Des partis politiques, des chroniqueurs, des commentateurs réduits au silence. Plus d'évocation compulsive de la compétitivité ou de l'innovation, plus de ces consternantes dépêches tronquées, prêchi-prêchantes et méchi-méchantes qui envahissent nos journaux gratuits et nos boîtes à courriels.

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu...

Ah, si cette nouvelle année pouvait par un miracle encore inconçu nous faire ce cadeau d'une Grande Panne, ne serait-ce qu'un mois, ne serait-ce qu'une semaine ! La Grande Panne qui nous obligerait à plonger en notre for intérieur, sans guide, sans mentor ni "coach", et à y trouver par nos propres ressources libres, des raisons de croire, d'espérer et d'entreprendre !


II

La dénonciation (par les uns) de la présence de signes prétendument religieux dans les espaces dits "publics", et sa défense à allure de bravade ostentatoire (par les autres), le tout non dénué de jeux et d'enjeux partisans, installe un climat détestable d'affrontement idéologique en un jour de fête où tout commanderait au contraire que chacun, croyant ou non, chargé de famille ou non, aille vers son prochain pour partager la joie de célébrer la Bonne Nouvelle.

La Bonne Nouvelle ? Eh oui, qu'il y a-t-il de plus universel, de plus "laïque", de plus présent en tout être humain que ce sentiment si naturel, si naïf, si spontané, d'espoir de lendemains meilleurs porté par une nouvelle naissance ? Attaquer, moquer, dénoncer ce symbole d'innocence, c'est faire l'éloge de notre cruel monde de fer et de feu ! Pourquoi ne pas profiter de ce que le calendrier nous offre, au moins un jour dans l'année, pour donner et partager sans arrières-pensées ?

En cette matière, l'économie sociale se devrait d'être exemplaire, car elle puise ses racines les plus anciennes tant dans le monde catholique (aux multiples sensibilités, souvent antagonistes...) que dans la nébuleuse laïque et républicaine d'où sont issues tant de postures anticléricales. C'est dans l'économie sociale que l'apologue de la rose et du réséda devrait naturellement se matérialiser et s'épanouir au mieux des possibles. Ce n'est pas vraiment ce que j'observe, et je le regrette.

1951 ? C'était hier, et c'était aussi il y a une éternité : les deux perceptions sont également recevables. C'est en 1951 que, sur le parvis de la cathédrale de Dijon et avec l'accord du chanoine Kir, un Père Noël fut publiquement brûlé après avoir été dénoncé comme symbole païen et mercantile, venu de l'étranger pour corrompre la pureté de la commémoration chrétienne de la Nativité.

Autres temps, autres mœurs. L'argument peut nous sembler obscurantiste, à tout le moins obscur, et être rapproché d'autres anciennes résistances, bien oubliées, à de multiples évolutions sociales qui se sont depuis banalisées dans notre quotidien. C'est la version progressiste des choses. Il en est une autre, que je veux bien laisser qualifier de réactionnaire : sincèrement, avons-nous gagné au change, en troquant le vieux Saint Nicolas contre le bonhomme rouge et blanc de chez Coca-Cola ? Certes, cela a poussé l'économie, la consommation. Et de la consommation nous sommes passés à la sur-consommation. Ce Père Noël a fait de nous des adorateurs égoïstes et lobotomisés du Veau d'Or. Et je ne vois pas ceci comme un progrès, mais comme une régression.

C'est là que j'attends l'économie sociale. C'est à elle de nous dire qu'il faut consommer pour vivre, mais non vivre pour consommer. C'est à elle, en toutes circonstances, qu'il revient de dépasser le dualisme délétère qui met face à face des postures bloquées de défense de traditions figées, comme celle de l'autodafé de 1951, et le déferlement aliénant de la marchandise sans foi ni loi, comme hier le père Noël, et aujourd'hui tant d'autres monstres poussés par le vent mauvais.


III

À l'intention de ses proches, de ses connaissances, de ses relations privées ou professionnelles, chacun s'acquitte avec plus ou moins de conviction ou de sincérité de son devoir de début d'année. Il ne s'agit alors, au sens strict, que de souhaits. Mais lorsque la diffusion du message de vœux cesse d'être personnelle, et prend un caractère public voire officiel, les souhaits se donnent peu ou prou des allures de prévisions, voire de promesses ou d'engagements.

Faîtes-moi la grâce de penser que je n'ai aucun titre ni aucune inclination à vous faire une leçon. Vous en recevez assez, de toutes parts. En général vous ne les écoutez guère, et vous avez bien raison. En fait, en formant pour vous et votre entourage les vœux les mieux appuyés de santé, d'entrain et d'enthousiasme, je n'agis ni par générosité ni par altruisme. Au contraire, ma démarche est très intéressée.

Je crois en effet savoir, car sinon vous ne figureriez pas parmi mes destinataires, que la marche actuelle du monde ne vous satisfait pas entièrement. Voire même qu'elle ne vous satisfait pas du tout, et que vous aimeriez lui voir prendre une toute autre direction. Peut-être allez-vous jusqu'à souhaiter quelque chose comme une révolution ? En tous cas, vous semblez prêtes, vous semblez prêts, à mouiller votre chemise, à vous engager activement et personnellement pour changer le monde... Que voilà d'excellentes résolutions ! Et vous savez que je les partage largement.

Eh bien, pour anticiper, préparer et surtout réussir cette entreprise, en un jour pas trop lointain, il vous faut, il nous faut à tous, une santé de fer, un enthousiasme sans faille, un sang-froid à toute épreuve, un minimum de sécurité matérielle, assez de goût et de jugement pour éviter les pièges des excès et des illusions, enfin la chance et l'audace nécessaires pour saisir la bonne occasion quand elle viendra à se présenter...

C'est cela que je vous souhaite, pour l'année nouvelle et pour longtemps encore. La réalité des transformations sociales est à ce prix. Et vous voyez bien qu'il n'y a rien, de ma part, de plus intéressé que ces vœux-là !

Amis coopérateurs, je vous souhaite de toujours garder présent à l'esprit que votre seule force, votre seul avantage comparatif imparable, c'est la dynamique du sociétariat. Faîtes partout naître et multiplier l'envie de devenir sociétaire, d'adopter et de faire adopter la forme coopérative.

Amis mutualistes, je vous souhaite de prendre à bras le corps la conception, l'expérimentation et l'émergence des systèmes de santé de demain et d'après-demain. Vous seuls avez légitimité pour le faire. Tant le Ministère que les multinationales pharmaceutiques en sont incapables. L'enjeu est d'une toute autre ampleur que le remboursement des lunettes ou l'adoption d'un statut européen.

Amis entrepreneurs d'insertion, quel que soit votre statut juridique, je vous souhaite d'être enfin reconnus, à l'égal des personnels enseignants et des agents de Pôle Emploi, comme le troisième pilier du système national de préparation à l'emploi. Ce n'est pas une subvention, encore moins une aumône, que vous recevez, mais la juste rémunération d'un service public essentiel.

Amis dirigeants d'œuvres sociales, à moins que vous n'ayez la forme juridique de fondation, je vous souhaite d'être nombreux à opter pour le statut coopératif. Vous ne perdrez rien de votre caractère non lucratif, mais vous gagnerez beaucoup en solidité et en efficacité. Je vous souhaite également de cesser d'avoir peur des appels d'offres. Ce ne sont pas des épouvantails ! Et quand vous serez de vraies entreprises, car les coopératives sont de vraies entreprises, vous n'aurez plus besoin de ces clauses préférentielles qui, à l'instar des subventions, ne sont que des sujétions.

Amis élus et gestionnaires des CRESS, je vous souhaite de rester toujours aussi humbles avec vos mandants que fermes avec vos partenaires. Ceux-là s'imaginent détenir l'autorité et la puissance, alors qu'ils n'en ont plus que l'apparence vermoulue. Ils pensent pouvoir vous asservir, jouer de vous, et vous faire rentrer dans leurs constructions foireuses, alors que c'est vous qui avez l'imagination, l'expertise et la perspicacité. Proclamez-le haut et fort !

Enfin, amis chercheurs et universitaires qui avez choisi d'enseigner l'économie sociale, je vous souhaite de trouver une part significative de votre public chez les sociétaires de cette économie sociale qui ne sera jamais une discipline de prestige dans le cadre académique, mais qui saura vous apporter bien d'autres compensations enrichissantes en son propre sein, tant pour votre propre épanouissement que pour votre statut social.

Et que chacune, que chacun, selon ses moyens, apporte sa pierre à des transformations sociales porteuses de solidarité et d'émancipation !