Augmenter la taille des caractères Diminuer la taille des caractères Taille initiale
Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

Créer un PDF Imprimer

Économie Sociale : un quinquennat pour rien

Réduire Augmenter Taille du texte
  • Lundi, 08 Mai 2017

 

NB : ce bref article a été écrit pour être publié dans une revue amie, dont les lecteurs ne sont pas a priori des familiers de l'ESS. Je pense reprendre et développer chacun des points qui le composent.

L'Économie Sociale n'aura guère fait parler d'elle au cours de la longue et tumultueuse campagne présidentielle qui vient de s'achever. Certes, nombre d'autres secteurs, même les mieux organisés autour de puissants groupes d'influence (logement, environnement, santé, Université...) peuvent à juste titre émettre de semblables doléances, tant il est vrai que les candidats, bien qu'abreuvés d'interpellations catégorielles, en sont restés aux généralités et aux invectives. Mais dans leur cas, le mal n'est pas bien grand ; ils reviendront tout naturellement au devant de l'actualité. En revanche, pour l'Économie Sociale, c'est une double déception. Elle sort en effet du précédent quinquennat moins comprise, moins considérée, moins influente qu'elle n'y était entrée ; elle pensait pouvoir compter sur la campagne pour se relancer, pour servir d'ossature à divers projets politiques de renouvellement, de "sortie de crise". C'est raté.

Revenons à la situation qui prévalait en 2012. L'ensemble des régions (toutes étaient alors à gauche, sauf l'Alsace) avaient fait de l'Économie Sociale un élément central de leur programme. Les CRESS (chambres régionales de l'Économie Sociale et Solidaire), partout en pleine croissance, en étaient les partenaires privilégiés ; ça et là, des départements et des grandes villes s'étaient joints au mouvement. L'arrivée des socialistes au pouvoir laissait penser à certains qu'un progrès décisif au niveau national était désormais à portée de main ; c'est ce qu'on a appelé le "changement d'échelle".

Une "grande loi-cadre" avait été promise. Elle mobilisa pour sa préparation l'ensemble des acteurs du secteur, et fut votée à l'unanimité après deux années d'intenses travaux. Une seule difficulté fut rencontrée, l'opposition du MEDEF à l'information systématique des salariés en cas de projets de cession des entreprise, mesure destinée à favoriser les reprises d'activité en SCOP (coopératives ouvrières de production). Ensuite, malgré certaines craintes, la loi ne fut pas enterrée ; des décrets d'application sortirent, lentement certes, mais ils sortirent.

Cependant, une loi même votée à l'unanimité ne fait pas plus le printemps qu'une hirondelle, et le changement d'échelle tant attendu resta une vaine incantation. Benoît Hamon, qui avait porté la loi en tant que Ministre, ne s'en prévalut guère et n'en fit jamais un argument de campagne. Nombre de cadres et d'élus de l'Économie Sociale, qui s'étaient visiblement trop compromis avec la gauche, durent prendre la porte lorsque les régions repassèrent à droite ; et là où les régions eurent à fusionner, le poids des CRESS diminua d'autant. Procédures et paperasse firent le reste ; ce qui réussissait grâce à la souplesse et à la proximité se perdit en bureaucratie et en recentralisation.

Une des innovations majeures de la loi devait permettre d'étendre le champ de l'Économie Sociale, jusqu'ici limité aux "quatre vieilles" (coopératives, mutuelles, associations et fondations), à des entreprises "ordinaires", c'est à dire pourvues d'actionnaires et de patrons non salariés, à condition que celles-ci fussent "sociales", selon un certain nombre de critères que les CRESS étaient chargées d'administrer. On attendait monts et merveilles de ces glorieuses fiançailles entre l'entrepreneuriat et l'intérêt général, une profusion d'emplois, de richesses et bien entendu d'histoires édifiantes propres à faire naître des vocations de philanthrope en chaque étudiant de grande école de commerce. Bien entendu, rien de tout cela n'advint. La maigreur des résultats, rapportée au lyrisme des ambitions affichées, a quelque chose de très cruel, mais aussi de salutaire : de nous rappeler aux principes fondamentaux.

Un premier principe, c'est que l'Économie Sociale ne peut exister, et apporter ses bienfaits à la société, que si elle est pleinement autonome. Trop d'attentions des Pouvoirs Publics, loin de l'aider, ne peuvent que l'étouffer. Même quand les intentions des politiques sont les meilleures du monde (et ce n'est pas toujours le cas !), elles ne font que se retourner contre leurs objectifs généreux.

Et un second principe, c'est que l'Économie Sociale, qui est un mode d'organisation particulier de la production et des échanges, concerne l'ensemble de la population et l'ensemble des courants de pensée qui participent de son Histoire. Et qu'à trop vouloir ne l'associer qu'à un parti, voire à un courant de parti, on la dénature, on la coupe d'une large partie de ses racines naturelles, on la travestit, on l'affaiblit et finalement on fait le jeu du libéralisme pur et dur.

 

 

 

NB : ce bref article a été écrit pour être publié dans une revue amie, dont les lecteurs ne sont pas a priori des familiers de l'ESS. Je pense reprendre et développer chacun des points qui le composent.

L'Économie Sociale n'aura guère fait parler d'elle au cours de la longue et tumultueuse campagne présidentielle qui vient de s'achever. Certes, nombre d'autres secteurs, même les mieux organisés autour de puissants groupes d'influence (logement, environnement, santé, Université...) peuvent à juste titre émettre de semblables doléances, tant il est vrai que les candidats, bien qu'abreuvés d'interpellations catégorielles, en sont restés aux généralités et aux invectives. Mais dans leur cas, le mal n'est pas bien grand ; ils reviendront tout naturellement au devant de l'actualité. En revanche, pour l'Économie Sociale, c'est une double déception. Elle sort en effet du précédent quinquennat moins comprise, moins considérée, moins influente qu'elle n'y était entrée ; elle pensait pouvoir compter sur la campagne pour se relancer, pour servir d'ossature à divers projets politiques de renouvellement, de "sortie de crise". C'est raté.

Revenons à la situation qui prévalait en 2012. L'ensemble des régions (toutes étaient alors à gauche, sauf l'Alsace) avaient fait de l'Économie Sociale un élément central de leur programme. Les CRESS (chambres régionales de l'Économie Sociale et Solidaire), partout en pleine croissance, en étaient les partenaires privilégiés ; ça et là, des départements et des grandes villes s'étaient joints au mouvement. L'arrivée des socialistes au pouvoir laissait penser à certains qu'un progrès décisif au niveau national était désormais à portée de main ; c'est ce qu'on a appelé le "changement d'échelle".

Une "grande loi-cadre" avait été promise. Elle mobilisa pour sa préparation l'ensemble des acteurs du secteur, et fut votée à l'unanimité après deux années d'intenses travaux. Une seule difficulté fut rencontrée, l'opposition du MEDEF à l'information systématique des salariés en cas de projets de cession des entreprise, mesure destinée à favoriser les reprises d'activité en SCOP (coopératives ouvrières de production). Ensuite, malgré certaines craintes, la loi ne fut pas enterrée ; des décrets d'application sortirent, lentement certes, mais ils sortirent.

Cependant, une loi même votée à l'unanimité ne fait pas plus le printemps qu'une hirondelle, et le changement d'échelle tant attendu resta une vaine incantation. Benoît Hamon, qui avait porté la loi en tant que Ministre, ne s'en prévalut guère et n'en fit jamais un argument de campagne. Nombre de cadres et d'élus de l'Économie Sociale, qui s'étaient visiblement trop compromis avec la gauche, durent prendre la porte lorsque les régions repassèrent à droite ; et là où les régions eurent à fusionner, le poids des CRESS diminua d'autant. Procédures et paperasse firent le reste ; ce qui réussissait grâce à la souplesse et à la proximité se perdit en bureaucratie et en recentralisation.

Une des innovations majeures de la loi devait permettre d'étendre le champ de l'Économie Sociale, jusqu'ici limité aux "quatre vieilles" (coopératives, mutuelles, associations et fondations), à des entreprises "ordinaires", c'est à dire pourvues d'actionnaires et de patrons non salariés, à condition que celles-ci fussent "sociales", selon un certain nombre de critères que les CRESS étaient chargées d'administrer. On attendait monts et merveilles de ces glorieuses fiançailles entre l'entrepreneuriat et l'intérêt général, une profusion d'emplois, de richesses et bien entendu d'histoires édifiantes propres à faire naître des vocations de philanthrope en chaque étudiant de grande école de commerce. Bien entendu, rien de tout cela n'advint. La maigreur des résultats, rapportée au lyrisme des ambitions affichées, a quelque chose de très cruel, mais aussi de salutaire : de nous rappeler aux principes fondamentaux.

Un premier principe, c'est que l'Économie Sociale ne peut exister, et apporter ses bienfaits à la société, que si elle est pleinement autonome. Trop d'attentions des Pouvoirs Publics, loin de l'aider, ne peuvent que l'étouffer. Même quand les intentions des politiques sont les meilleures du monde (et ce n'est pas toujours le cas !), elles ne font que se retourner contre leurs objectifs généreux.

Et un second principe, c'est que l'Économie Sociale, qui est un mode d'organisation particulier de la production et des échanges, concerne l'ensemble de la population et l'ensemble des courants de pensée qui participent de son Histoire. Et qu'à trop vouloir ne l'associer qu'à un parti, voire à un courant de parti, on la dénature, on la coupe d'une large partie de ses racines naturelles, on la travestit, on l'affaiblit et finalement on fait le jeu du libéralisme pur et dur.