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Papa s'en fiche bien, au reste,
Car c'est la Grèce qui payera !

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Migration Passion

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  • Jeudi, 07 Septembre 2017

La récente déclaration du pape François au sujet de l'accueil des migrants a suscité de nombreuses réactions. Sur ce sujet sensible, où les rodomontades rivalisent avec les bons sentiments sur fond d'impuissance généralisée, la parole du Vatican n'a certes rien apporté de nouveau, ni sur le détail des propositions, ni sur la tonalité générale qui reprend ce qui a déjà été maintes fois exprimé par le Saint Siège ou par ses voix autorisées, comme ici la une de La Croix du 7 novembre 2015 :

 

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Alors, pourquoi tant de hargne, par exemple de la part des éditorialistes du Figaro ? Pourquoi tant de gêne, chez d'autres, pour justifier "quand même", tout en reconnaissant que l'infaillibilité s'est prise ici une allure de galéjade ? C'est que chacun s'imagine, et non sans raison, qu'une exhortation concernant en premier chef l'Europe ne peut être, venant d'un Pape non européen et qui plus est Jésuite, que politique. Et d'en chercher dès lors le sens, plus ou moins caché, plus ou moins dévoilé.

Admettons donc que le versant pastoral du message pontifical soit à passer par pertes et profits. Admettons que le Saint Siège ait pris le risque de heurter frontalement la frange conservatrice des catholiques, quitte à en précipiter quelques grappes chez les dissidents intégristes et quelques autres dans la masse des incroyants revenus de tout. Admettons qu'il ait choisi d'encourager sans nuance et sans discussion celles de ses ouailles qui mouillent leur maillot dans telle ou telle ONG humanitaire participant à l'accueil des réfugiés. Eh bien, franchement, tout ceci me semble un peu court. La pensée d'un Pape Jésuite est, nécessairement, ontologiquement, plus subtile que ces arbitrages à la petite semaine. Et ce qui et vrai pour les migrants l'est également, à certains égards, pour l'écologie, à travers Laudato Si.

De deux choses l'une : ou bien cette déclaration du Pape est importante, et il faut, au delà de son interprétation littérale, en saisir toutes les intentions et conséquences ; ou bien elle n'est qu'un fétu insignifiant dans le tout venant de textes convenus et sans saveur que le service de presse du Vatican diffuse en continu. À l'origine, la seconde hypothèse pouvait prévaloir ; mais le bruit, quasiment le scandale, provoqué par la diffusion du document impose désormais la première.

J'ai lu attentivement la déclaration. Non pas les résumés auxquels renvoient les liens contenus dans les commentaires, mais l'original (à la traduction près) qu'on trouve sur le site news.va. Et avant de lui chercher de subtils mobiles politiques, je l'ai lu au premier degré.

J'en ai retiré deux impressions, d'ailleurs plutôt contradictoires. D'un côté, je me suis dit que si le texte n'avait été consacré qu'aux chrétiens d'Irak ou de Syrie, je n'aurais quasiment rien trouvé à y redire. Je pouvais étendre le propos à tous les autres persécutés chassés de leur pays. Mais le document insiste bien : absolument tous les migrants sont concernés, quelle que soit leur provenance ou leur histoire personnelle, chacun devant être perçu comme une occasion de rencontre avec le Christ souffrant. Dur à avaler !

Et de l'autre côté, je ne pouvais manquer d'être frappé par le style de l'énumération de requêtes en tous genres structurée par les quatre verbes accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Chacune de ces requêtes, prise isolément, apparaît comme irréaliste, extrême, jusqu'au boutiste. Il n'est jamais évoqué de risque, ni de coût. D'où l'impression de malaise, global cette fois, qui se dégage de leur empilement, comme à la lecture d'un programme politique infantile où tout est réclamé, tout est finançable, tout est compatible, et où rien ne saurait provoquer d'effets négatifs en retour ni de difficultés de réalisation.

Il est curieux que les commentateurs (du moins ceux dont j'ai lu la prose) en soient tous restés à ce niveau de lecture. D'où les réactions d'incompréhension, voire de colère, qui s'en sont ensuivies. Pour ma part, ces commentaires m'avaient un temps enfermé dans un hermétique cagibi mental dont j'ai subitement senti s'ouvrir comme une porte secrète vers la liberté, lorsque je me suis dit : Mais bon sang, cette énumération de vœux sans queue ni tête n'est pas un programme politique, ce sont des litanies à la Sainte Vierge ! Ce sont des Béatitudes !

Et j'ai relu le texte, cette fois en le traduisant au fur et à meure en "prière du réfugié", sentant que tout devenait dès lors limpide et cohérent. Seigneur, faîtes que je puisse trouver un abri, une protection, et de quoi nourrir mes enfants. Seigneur, faîtes que je puisse échapper aux dangers, aux accidents, aux expulsions. Seigneur, faîtes que je puisse trouver dans une nouvelle patrie, la paix, la sérénité, la sécurité. Seigneur, accordez-moi de pouvoir alors y réunir ma famille entière, et de cultiver entouré des miens le pieux souvenir de mes aïeux. Seigneur, prenez pitié de moi. Nos quatre verbes sont les mêmes, ils s'enchaînent parfaitement, mais le sujet, qui était aussi l'acteur, disparaît, car ce n'est plus aux pouvoirs temporels d'assurer l'accueil, la protection, la promotion et l'intégration. Ils ont été évacués. Le sujet est désormais l'Homme qui, dans son désespoir, implore la Providence.

Reste la phrase qui a fait hurler, selon laquelle la primauté absolue de la personne humaine fait qu'on doive toujours préférer la sécurité individuelle à la sécurité collective (nationale). Un désordre ou une injustice, au choix, comme il nous était demandé dans nos élémentaires dissertations de jadis. Bien entendu, l'alternative est aussi simplette que la proposition est politiquement absurde. Si l'intérêt d'un seul doit prévaloir sur l'intérêt de tous, encore faut-il pour que le système ait une solution que cet "un seul" soit unique ; car s'il y a plusieurs intérêts individuels, forcément divergents sur au moins un aspect, et que tous doivent prévaloir en raison de leur individualité, aucun équilibre n'est possible. Or il n'existe qu'une situation où un "un seul" est réellement unique ; c'est celle de la créature face à son Créateur, dans la prière ; aucun tiers ne saurait alors s'immiscer dans la communication.

Autrement dit, ou bien la phrase litigieuse est une simple bourde, à la limite compréhensible dans une banale déclaration comme la Papauté en produit des quantités et qui ne peuvent garantir le même niveau de rigueur que les Encycliques ; ou bien elle vient apporter la preuve que le texte du Pape est une paraphrase, voulue et pensée comme telle, des cris de lamentation que le réfugié, pour le coup véritable image du Christ au Jardin des Oliviers, adresse à son Père.

Mais pourquoi donc avoir composé cette paraphrase dans le style ampoulé d'une résolution de l'ONU ? Pourquoi y avoir fait jouer un rôle central aux institutions, gouvernementales ou non, nationales ou internationales ? Pourquoi l'avoir fait au point de brouiller les pistes et de s'attirer les critiques légitimes de tous les défenseurs du bon sens, de l'orthodoxie économique et de la primauté du bien commun ? Et pourquoi avoir ainsi donné un blanc seing aux franges les plus naïvement idéalistes du peuple chrétien ?

Je me suis laissé dire que nous devons à Paul VI le tropisme pavlovien de l'Église pour les ONG, les organisations internationales et leur mode d'expression. C'est possible ; il faudrait alors remonter au temps de Pie XII, lorsque le futur Paul VI était secrétaire d'État, puis archevêque de Milan. Peut-être devrait-on chercher plus loin encore dans le passé. Mais ce qui me paraît plausible, c'est que Paul VI y croyait vraiment, que depuis beaucoup en sont revenus, mais qu'il en est resté une habitude, comme une figure imposée. Jean-Paul II qui n'avait aucune raison d'y croire, a abondamment utilisé cette manière de procéder, allant chercher dans le magasin idéologique de l'ennemi l'argumentaire des Droits de l'Homme pour le retourner et en faire une arme de subversion du système soviétique, qu'il est finalement parvenu à abattre. François nourrit-il un projet comparable ?

Croit-il vraiment au politiquement correct et à l'écologiquement correct qu'il professe avec zèle et constance ? Ou s'en fait-il un cheval de Troie pour prendre à revers ce monde occidental impie qui doit lui faire horreur ? En bon Jésuite, il se doit d'avoir plusieurs fers au feu, et de pouvoir à tout moment se dédire et changer de front. Les devoirs de sa charge, d'ailleurs en plein accord avec son caractère, lui commandent de demeurer insaisissable à nos analyses contingentes comme à nos réactions conditionnées. Il a pour lui le temps infiniment long d'une histoire bimillénaire et le mystère infiniment complexe d'Écritures aux mille sens.

Aussi ne doit-il pas trouver incongru, entre autres chemins de rédemption possibles, de laisser cet Occident subir l'épreuve des déferlements migratoires. Comment pourrait-il d'ailleurs défendre, ou juste appeler à protéger, des sociétés repues et vieillissantes, depuis longtemps apostates, vouées au culte exclusif du Veau d'Or, rongées, gangrenées et labourées par les structures du péché ?

Sans doute est-ce cette aisance, toute factice qu'elle soit, qui attire le migrant ; et sans doute l'intégration, quand elle a lieu, se fait-elle au bénéfice de la culture de mort plutôt qu'à celle de la vie. Le Pape François ne l'ignore certainement pas. Mais les éditorialistes du Figaro, eux, veulent ignorer que les "valeurs" qu'ils croient défendre sont davantage menacées par le pourrissement endogène propre aux pays riches que par une éventuelle submersion de ceux-ci par des populations allogènes.

Face à ce qui n'est, à ce stade, qu'un scénario global enveloppant de multiples considérants tous plus nodaux les uns que les autres, il faut savoir raison garder. Néanmoins, peut-être pouvons nous penser, avec un certain espoir : À malin, malin et demi !