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Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Et l'on entend déjà la révolte qui gronde

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La Prospective Sociale pour les nuls

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  • Jeudi, 15 Septembre 2011

J'aime bien cette collection de manuels informatiques pour les nuls. C'est en fait respecter son interlocuteur que de ne pas le prendre de haut, le noyer dans un langage d'initiés, comme le font malheureusement la plupart des universitaires. Je vais donc tenter d'expliquer, pour les nuls, ce qu'est, du moins comment je conçois la prospective sociale – puisque j'en ai fait le titre de mon site.

J'ai une revanche à prendre. J'ai créé jadis (je n'avais pas trente ans) ce qu'on appellerait aujourd'hui un phinctanque ; cela s'appelait l'AFPS, association française de prospective sociale. L'AFPS a vécu sept ou huit ans, sous ma présidence, avant sa dissolution ; je reviendrai sans doute sur cet épisode, le moment venu. Mais ce n'est pas mon histoire personnelle qui compte ici ; si je reprends ce mot qui sommeillait dans mes archives et qui est presque tombé en désuétude, c'est qu'il est disponible, et qu'il me semble particulièrement bien adapté à subvertir la pensée dominante d'aujourd'hui, faite d'émotivité et d'immédiateté.

Nous devons le mot de prospective, et ses premières définitions, à Gaston Berger. L'époque a changé, les paradigmes ont changé plusieurs fois depuis, mais les questions restent les mêmes, de tous temps : quelle prise l'homme peut-il avoir sur les mouvements de la société ? En quoi suis-je objet, en quoi suis-je acteur ? La connaissance peut-elle être ou rester neutre ?

La prospective est sociale par nature ; c'est presque une redondance que de le spécifier. Mais on l'a fait, pour la distinguer de la prospective technique, de la même façon qu'on distingue l'innovation technique de l'innovation sociale. Certains ont voulu dire sociétale. Je n'aime pas beaucoup ce néologisme qui n'a jamais percé dans le langage courant. Je préfère le mot sociale justement parce qu'il est polysémique. Il y a les sciences sociales, sciences de la société ; mais il y a aussi l'action sociale, le logement social, c'est à dire les institutions du progrès social. Et la prospective sociale c'est cela : penser, agir, chercher, à la fois sur l'avenir des sociétés et sur leurs progrès, sur les personnes, et pour les personnes.

Si je dois donner une définition brève de la prospective sociale ce sera : une réflexion engagée et organisée sur l'avenir de nos sociétés. C'est un peu la prose de Monsieur Jourdain : tout le monde en a fait, en fait ou en fera. Mais encore faut-il que cette réflexion soit consciente. Il ne suffit pas d'évoquer l'avenir pour faire de la prospective. Les jugements d'humeur, les émotions, les modes, ne font pas de la prospective, pas plus que les incantations ou les fixations mentales sur une causalité unique, quelle qu'elle soit.

J'ai écrit réflexion engagée. Je suis en effet convaincu que la position du consultant, travaillant un jour pour un groupe d'intérêts, un autre jour pour son concurrent, n'est pas tenable. Il faut avoir des préférences, il faut les expliciter, les soumettre elles aussi à la cohérence de la réflexion prospective. Il n'y a pas de tactique sans stratégie. Jusqu'où convient-il d'être engagé pour être fécond, cela se discute. Un engagement trop fort peut vite donner des œillères. Mais je récuse totalement la neutralité, l'objectivité, qui ne sont possibles que pour les sciences abstraites. Or il s'agit de la société, de notre monde, nous sommes dedans. Il faut un minimum de convictions directrices, et ne pas naviguer au gré des catalogues de "valeurs" que la mode diffuse et que tout le monde ânonne. En ce qui me concerne, on connaît mon engagement pour l'Économie Sociale ; je ne ferai donc pas la même prospective que ceux qui la dénoncent ou l'ignorent.

J'ai écrit réflexion organisée. Car les mouvements de l'intuition, qui peuvent parfois faire fulgurer des idées neuves et vite jugées géniales, nous entraînent vite vers le piège du scénario de fiction, où l'on voit un principe directeur se développer seul, sans provoquer l'apparition d'anticorps, jusqu'à dessiner une perspective absurde, soit les arbres montant plus haut que le ciel, soit la catastrophe inéluctable. Il faut donc que la prospective se raccroche à une philosophie de l'histoire, au moins partiellement explicitée, et à une méthode, ce terme étant entendu au sens qu'on lui donne dans l'ingénierie informatique, c'est à dire un ensemble de procédures qui nous donnent la meilleure garantie possible de ne rien oublier d'essentiel et de ne pas tourner en rond. L'ambition de la prospective, son accomplissement, serait de passer du stade de la réflexion organisée à celui de la réflexion organisatrice. Mais qui peut se targuer d'y être parvenu ?

Encore quelques principes de base. La prospective, on l'aura compris, n'est ni la divination, ni la prophétie, ni la fiction. Je répugne à la rapprocher des sciences sociales, car si la connaissance est indispensable à la prospective, elle n'en est que l'un des volets. La prospective doit marcher sur ses trois pieds : le savoir, bien entendu, mais aussi le vouloir, et l'agir. Prendre l'un seul de ces trois termes, et l'on fait de la prévision, ou de l'utopie, ou de la planification. Le futurologue, le rêveur, le technocrate, peuvent inspirer, aider, alimenter la réflexion prospective ; ils n'en sont qu'une part.

En 1855, Frédéric le Play créait la Société d'Économie Sociale. Le mot ne lui convenait peut-être pas tout à fait, il était diversement compris ; il changea au bout de quelques années, et sa revue comme son école prirent le nom de Réforme Sociale. Je pense que, tel que précédemment défini, les mots de Prospective Sociale lui auraient bien convenu.

Ceci m'amène à dévoiler qui sont mes principaux "maîtres" en la matière. La transparence l'exige, mais le choix est difficile. Et je n'ai pas de Maître, je revendique la totale liberté du lecteur de tirer d'une œuvre ce qu'il juge utile et de ne pas traîner le poids du reste. Il m'est cependant impossible de ne pas citer ici, pour tout le bien que j'en ai retiré et celui qui me reste encore à exploiter, les noms de saint Thomas More, de Gianbattista Vico, de Proudhon, de Jacques Bainville, et bien sur de Gaston Berger. Plus tous les autres dont je parlerai à l'occasion !