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Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Et l'on entend déjà la révolte qui gronde

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Penser les mutations de notre modernité

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  • Mardi, 27 Septembre 2011

La production littéraire "sociétale" connaît un pic lors des périodes de crise. Des vocations de penseur de la rupture éclosent un peu partout. Toutes les analyses d'hier sont dépassées, il faut imaginer un paradigme entièrement nouveau, entend-on de tous côtés. Mais de tous les candidats autoproclamés au titre doublement démiurgique d'explicateur des temps présents et de fourrier des temps à venir, bien peu survivent après un premier succès de librairie. Ceux qui restent ont coutume de se répéter de crise en crise, sans vergogne, tant la vérité nouvelle d'un jour est oubliée le lendemain qu'elle redevient nouvelle le surlendemain.

Il est pourtant des ouvrages qui passeront le siècle et resteront comme des jalons marquant les moments significatifs de notre compréhension du monde. Voici dix ans maintenant que paraissait la somme de Robin Matthew, et dix ans qu'à notre avis elle n'a jamais été dépassée. Voici la critique que j'en ai faite à l'époque ; elle a été publiée en janvier 2002, et je n'en change pratiquement rien.

Récension :
La mondialisation aux frontières d'argile
par Robin Matthew

La dernière production de l'émérite penseur de Poolgate vient à peine de nous parvenir, que nous savons déjà qu'il s'agit du couronnement de son œuvre, pourtant déjà si féconde et si diverse. Dans ce monumental essai de 840 pages qui est autant un pamphlet qu'un cri du cœur, l'auteur nous convie à cheminer avec lui au travers des principaux débats intellectuels de ces cinquante dernières années, en nous faisant à chaque étape découvrir et toucher du doigt des évidences devant lesquelles nous sommes passés cent fois sans jamais nous douter de leur présence, de leur charnelle et palpable existence. Tout au long de ce voyage quasi-initiatique, le lecteur se sent à la fois subjugué par l'enchaînement magistral des démonstrations, et frustré de ne pas les avoir imaginées lui-même, tant elles lui paraissent désormais lumineuses.

Robin Matthew est aussi à l'aise dans le diagnostic imparable qu'il dresse au long du premier tiers de son ouvrage que dans la force des principes qu'il énonce ensuite, et surtout dans le ton percutant et néanmoins si pédagogique qu'il utilise avec brio pour formuler ses propositions, dans les trois cent dernières pages. Dépassant toutes les critiques formulées jusqu'à présent à l'encontre de la mondialisation marchande, il renvoie dos à dos ses partisans et ses détracteurs en nous révélant la nature de la contradiction fondatrice qu'il établit entre la capacité de séduction de l'homme et le besoin de séduction de la société. "On a longtemps cru que l'homme est un être de désir, nous explique-t-il, et que la société se justifie dans la mesure où elle apporte à l'homme de quoi réaliser ses désirs. Alors qu'en fait c'est la société qui désire et veut séduire l'homme. Mais l'homme a cessé de pouvoir rassasier, assouvir une société sans cesse plus exigeante et plus complexe. D'où la crise du sens, qui nous a précipités dans une crise de l'essence".

On retrouve dans cette intuition créatrice toute la force du concept de babillarité, cher à un Pablo de la Hoya, ou la puissance subtile de celui de soprophisme si magistralement introduit par un Günther Horvath. Mais Robin Matthew ne s'en tient pas là : "Sur quelles bases re-fonder, re-construire une solidarité planétaire ainsi mise à mal, comment lui re-donner efficience et équitabilité ? s'interroge-t-il, avant de nous guider pas à pas vers la réponse : "Jamais autant qu'aujourd'hui les frontières du sens n'ont été aussi proches des frontières des sens. La frontière est au confluent de deux altérités : celle de l'homme et des sens, celle de la société et du sens. Elle occupe la place laissée vacante par le désir". Voilà une ré-volution dans la pensée politique, aussi habile et aussi féconde que celle qu'un Zougrovsky avait naguère introduite dans la linguistique.

Et voilà aussi comment l'on retourne les pseudo-valeurs du pancritonnisme et du polysapiencement portées par l'école de Manchester-Wonderbra. Robin Matthew balaie toutes ces impostures, et nous fait toucher par là-même tout le sens du drame du 11 Septembre qui marque, maintenant nous le savons bien, le véritable début de l'ère moderne. Tant d'aisance dans la dialectique tient réellement du prodigieux, ceci sans compter le style flamboyant et quasiment hugolien qui nous met d'emblée au niveau d'un Kupianek, d'un Buc-Mulard, voire d'un Zappardini !

Regrettons cependant que Robin Matthew, dont les thèses s'inspirent directement de nombreuses contributions fondamentales de la pensée française, comme la notion de self-craduling développée avec bonheur par le regretté Raoul Donjon, ou celle de spalling-movicraft si justement mise en évidence par Irène Trottoir, ne les cite jamais, alors qu'il leur doit tant. Décidément, ces auteurs d'outre Manche n'arrivent pas à se départir de leur défiance à l'encontre de tout ce qui vient du Continent...

Mais ne boudons pas notre plaisir face à un tel monument de rigueur et de pédagogie, un tel déferlement d'idées neuves et roboratives, une synthèse aussi convaincante qu'éclairante. D'autant que, ce qui ne gâte rien, l'iconographie due au jeune Gadjet W. Clemenceau est tout simplement remarquable, comme d'ailleurs les performances du nouveau logiciel de traduction automatique Filémon qui a été utilisé pour la version française. Si le problème des lettres accentuées reste encore à résoudre, l'accord des participes est impeccable, à faire pâlir de jalousie une directrice d'école normale des années héroïques. Bref, un très grand livre, qui marquera durablement ce début de millénaire : à lire absolument !

Robin Matthew, La mondialisation aux frontières d'argile, éditions Wet & Sea

TRISSOTINE