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Celui qui tremble à la guerre
N'est qu'un jean-foutre en amour

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Le Temps scintille et le songe est Savoir

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  • Lundi, 21 Novembre 2011

Je reprends ici des notes prises à l'été 2005, en n'apportant que des modifications mineures au texte publié alors. Pourquoi ce "carnet de voyage" à Sète, sur mon site ? Simplement parce que je considère que, parmi les auteurs qui nous ont laissé une pensée prospective riche et profonde, sans l'avoir forcément conçue comme telle, Paul Valéry est l'un des tous premiers. À vous d'en juger...

Généralement, les visites guidées me déçoivent. Plutôt que de m'inscrire au tour de ville qui nous est proposé par les organisateurs de la Conférence des Peuples de Langue Française, je préfère sécher une séance (2) et découvrir par moi-même ce Cimetière Marin que j'imagine dans ma tête depuis des lustres :

Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres…

Et pour bien faire, je n'ai pas relu le texte avant de venir, je ne l'ai pas même apporté avec moi. Ma mémoire trouvera les ressources nécessaires, ou elle me fera défaut. On verra bien. J'ai l'impression de me mettre en route pour un pèlerinage, sans avoir appris mes prières. Mais d'emblée, je sens quelque chose qui ne colle pas avec ce que je croyais dur comme fer : le cimetière n'est pas en bord de mer, mais sur la hauteur. Il est séparé de la côte par une route et des constructions.

Mais alors, comment "courir dans l'onde", pour "en rejaillir vivant" ? Je poursuis ma route, quelque peu perturbé. Jusqu'où faudra-t-il que je révise mes certitudes ? Le chemin est relativement bien indiqué, mais il n'est pas piétonnier. On le gravit en évitant les voitures ; comme partout, l'automobile a remodelé les paysages, et rien ne reste à l'évidence de la voie d'accès telle qu'on la pratiquait il y a cent ans. Mais une fois arrivé, les bruits de circulation s'estompent et un certain calme s'installe. On se met alors à imaginer que, peut-être, l'on va trouver derrière le mur d'enceinte assez de vestiges, d'effluves, de souvenirs embaumés, préservés des atteintes du temps, pour mettre ses pas dans l'empreinte de ceux de Valéry, pour rejoindre ses méditations, emporté par la magie du lieu et l'évocation du poème.

Je hume ici ma future fumée…

Et aussi : Amère, sombre et sonore citerne…

Sans accompagnateur, sans guide dans la poche, sans indications préalables, tout est à découvrir, et chaque mouvement provoque à foison l'arrivée de nouvelles pensées et interrogations. La disponibilité d'esprit du promeneur solitaire se nourrit ici de deux facteurs a priori favorables : un cimetière est un lieu naturellement propice au recueillement (même si le poème contient plus de blasphèmes et de déchirures que de piété mortuaire !), et bien que le site soit hautement touristique, il n'est pas dénaturé par une débauche de panneaux bariolés et multilingues. Au contraire, la tombe de la famille Valéry, très banale, n'est pas facile à trouver et aucun parcours fléché n'y mène.

Il m'a donc fallu plusieurs traversées en long et en large, attentives et rêveuses à la fois, pour la découvrir, ce qui m'aura permis entre temps de prendre la mesure de la distance qui sépare le lieu actuel de la description qui l'a immortalisé. Le mètre carré est cher, et il a été utilisé au maximum. Plus une parcelle de libre, plus une meurtrière dégagée pour découvrir un peu de paysage entre les monuments prétentieux, véritables blockhaus pour éléphants, et les forêts de croix. Certes, à certains endroits, tout en haut, la présence oppressante du béton et du marbre laisse assez de vue sur la mer pour que l'image du Toit prenne une certaine réalité. Mais on ne saurait y discerner la Chienne splendide, encore moins l'Hydre absolue. Rien d'autre ne vient, d'ailleurs. Le blanc troupeau des tranquilles tombes ? Elles sont grises. L'insecte qui gratte la sécheresse ? on entend les mobylettes, mais pas les cigales. Le vrai rongeur, le ver irréfutable ? Pas le moindre petit coin de caillasse herbeuse où l'on devine une voie de passage vers le monde souterrain. Les quelques excavations font penser à des chantiers urbains de raccordement de gaz ; sous le béton, les cailloux. Sa dent secrète est de moi si prochaine ? est-ce à la façon des blattes, dans les grandes tours de bureaux ? Omniprésente minéralité humaine !

C'est surtout l'absence d'arbres qui me désole. Rien n'est plus frustrant que cette impossible rencontre avec les passages les plus structurants du texte :

Entre les pins palpite, entre les tombes…
Un peuple vague aux racines des arbres…
Sais-tu, fausse captive des feuillages…

Ces vers ont été composés en 1920, il y a quatre vingt cinq ans, et il n'y a déjà plus moyen de les superposer au paysage. Je me prends à penser aux guides qui font visiter la Terre Sainte et qui vous expliquent combien, deux mille ans après, les détails des sites sont bien conformes aux descriptions données par les Évangiles.

Modeste parmi les modestes, la tombe des Valéry, est située presque tout en haut, orientée vers le soleil levant, et donne sur une zone parsemée de cyprès, la seule qui ne soit pas totalement empierrée. Mais il n'y a pas que les cimes des cyprès ; il y a une grosse bâtisse sur la citadelle, surmontée d'un faisceau d'antennes partant à l'assaut du ciel et surtout bardée de paraboles, et des résidences qui bordent le cimetière au plus près, tout au long de son périmètre. La ville enserre le site. En tous cas, quand on fait face à Valéry, on ne regarde pas le "Midi sans mouvement". Les deux derniers Valéry gravés sur la pierre tombale sont Claude, décédé en 1989 à gauche, et François, décédé en 2002 à droite. Claude François, cela ne s'invente pas.

Je suis là depuis un certain temps, allant et venant, l'esprit gyrovague, griffonnant des notes sur mon carnet, tantôt humant l'air marin, tantôt maugréant contre cette damnée roue du Temps qui m'interdit de voir le Cimetière comme Valéry l'avait vu. Je dois déjà avoir l'air d'un habitué, car voici des touristes qui arrivent, et qui se tournent vers moi pour les renseigner. Ils cherchent, chien en laisse et appareil photo en main, la tombe de Georges Brassens. Mais ça, je l'ai lu sur le guide ; ce n'est pas ici mesdames, c'est dans le nouveau cimetière, qui donne sur l'étang et non sur la mer, de l'autre côté de la ville… tant pis pour elles, il leur faudra reprendre la voiture…

Trois fois la même scène se renouvelle. À la troisième, je me risque à suggérer aux visiteurs qu'avant de partir ils peuvent voir la tombe de Valéry, en passant, histoire de n'être pas venus pour rien. Ben oui, mais voilà, c'est pour Brassens qu'ils sont venus, alors… En les raccompagnant je passe devant la guérite du gardien, qui n'était pas là quand je suis arrivé. C'est un Obélix barbu et hirsute, je commence à discuter avec lui et nous sympathisons immédiatement.

Tout au long de la journée il renvoie vers le nouveau cimetière des gens qui viennent voir Brassens. Il a été obligé d'attacher ses arrosoirs avec chaînes et cadenas ; trop de gens déçus d'être venus pour rien repartaient avec un arrosoir en souvenir. Quant aux vrais visiteurs qui viennent entretenir la tombe familiale, ils montrent patte blanche, et il leur prête la clef du cadenas. Voilà pour son ordinaire de fonctionnaire municipal.

Oui, le cimetière est utilisé à 100%, et ça fait bien longtemps qu'on a éradiqué les derniers arbres et les derniers carrés de verdure. Régulièrement, des concessions perpétuelles, c'est à dire de 30 ans, tombent en déshérence ; elles sont immédiatement réaffectées, à des nouvelles familles qui édifient des monuments toujours plus gros. Un coin en travaux, tout en haut, que j'avais remarqué, est une extension qui n'avait jamais été aménagée ; on y construit un colombarium. Car à Sète, comme ailleurs sans doute, il y a de plus en plus de crématistes. Un colombarium ?

Écartes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux…

Mon ami gardien part empiler ses grands bacs poubelles. Les fleurs se fanent vite ! Je pars pour un dernier tour, dûment enrichi de ses explications. Quel mauvais goût, toutes ces plaques tombales surchargées, comme recouvertes de meutes de nains de jardin… Voilà mon côté scrongneugneu qui ressort. Je sais, c'est partout pareil, dans tous les cimetières. Ailleurs on n'y fait guère attention. Pourquoi faudrait-il qu'ici, en hommage à Valéry, on s'abstienne d'arborer ces horreurs ? La ville vend son espace, les gens l'achètent, ils en font ce qu'ils veulent. C'est la vie… la vie économique surtout. Elle tourne, la roue tourne, il n'y a pas de sanctuaire où elle doive s'arrêter.

Certainement d'ailleurs, Valéry n'en aurait pas voulu. Sanctuariser le cimetière, rien que pour lui ? Tout préserver, en l'état comme en 1920, en faire une vaste grotte de Lascaux, sous la protection des blouses blanches ? Ce n'est pas la crypte lugubre du Panthéon ! Tiens, voilà qu'on y pense, à celui-là. Valéry rue Soufflot ? On y a bien amené Dumas, par un coup de force, alors pourquoi ne pas continuer ? et rendre Sète non pas "pure à sa place première", mais "allant sous terre et rentrant dans le jeu" !

Est-ce qu'au Panthéon, on voit aussi débarquer ces hordes de voyeurs en short avec leur petit caniche, cherchant Brassens ? Je ne fréquente pas assez ce lieu pour le savoir. Ici, la pente les rebute ; sur la hauteur on est assez seul. Mais pour le recueillement il faut chercher ailleurs. Une rue nouvelle borde le cimetière par ce côté, elle conduit en impasse à un chapelet de résidences, et le vrombissement des deux roues s'y donne à cœur joie. Un carré de croix, ici en bas, devient vu du dessus une petite forêt de pierre qu'enserre la mer. Mais point de diamant ni d'écume : les focs ont fait place à des moteurs qu'on entend au loin. Les longues jetées du nouveau port étendent à l'Ouest leurs tentacules vers le large.

En bas, beaucoup de sépultures sont anciennes. Compte tenu des dates qu'on y lit, je sais que Valéry les a vues. J'imagine alors que les tombes plus jeunes qui les jouxtent occupent un espace qui était alors libre, et pourquoi pas planté d'arbres. Je suis frappé par le nombre d'inscriptions mortuaires maçonniques. Revient alors en moi cet autre morceau des Charmes, écho de l'eau douce, celle qui s'écoule, celle qui fait l'Histoire :

Rien plus obstinément n'use l'antique joie
Qu'un bruit de fuite égale et de nul changement...

Arrive un vol de mouettes piaillantes ; non, ce ne sont pas des colombes ! Je continue à remettre les arbres en place, à imaginer le Cimetière en 1920. Et brusquement, la lumière se fait. Bon sang, mais c'est bien sur ! Valéry n'a pas composé le Cimetière en 1920, il l'a seulement publié à cette date. Il a remis en forme, complété, ciselé dans leur tournure définitive des vers épars, certains déjà anciens, que lui avaient inspiré ses visites en ce lieu de calme et de mystère. Des visites bien antérieures, théâtres de ses rêveries sur la Mort, la Résurrection, le cycle vital, immuable, irréfutable, finalement transcendé par la Mer, toujours recommencée…

Et l'amertume est douce, et l'esprit clair…

Effectivement, tout devient clair pour moi ! Ce n'est pas moi qui découvre un cimetière qui n'est plus celui de mon imagination, c'est Valéry lui-même qui a eu ce sentiment, et c'est ce qui l'a conduit à boucler son ouvrage, à refermer son livre, comme sous "l'air immense". Je regarde à nouveau mes tombes, et cette fois je sais que j'ai trouvé la clef du mystère.

Août 1914 : début de la grande boucherie. Pendant quatre ans, les valeureux poilus vont tomber. Le cimetière va se couvrir de nouvelles sépultures. Puis vient la grippe espagnole. C'est à ce moment-là qu'il a fallu dégager de la place, et Valéry a vu disparaître sous le pic des terrassiers son lieu favori de méditation, cette terre où il avait tant de fois laissé cheminer son esprit entre le blasphème et l'espérance. C'était le moment de mettre le point final à sa dernière strophe.

Le Musée Valéry est en haut, de l'autre côté de la route. Il faudra que j'aille le visiter un jour. Mais aujourd'hui, c'est inutile. Il n'a rien à m'apprendre : j'ai tout compris, je sais maintenant tout de la genèse du plus grand poème du vingtième siècle.

Ô récompense après une pensée…