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Et c'est un navire Hollandais
Qui m'a débarqué au port de Calais

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Économie Sociale et Développement Durable - 1

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  • Dimanche, 15 Juillet 2012

Je diffuse ici un document de réflexion conçu pour la préparation d'un prochain séminaire. Bien que plusieurs versions en aient déjà été discutées, il ne s'agit à ce stade que d'un argumentaire destiné à faire réagir. Donc, laissez-vous tenter, et réagissez !

Il n'est pas inutile de revenir sur l'historique de cette recherche. Le terme de Développement Durable (en fait, à l'origine et littéralement, développement "soutenable") date du rapport Brundtland (1987) et a été adopté lors du premier sommet de Rio en 1992. Récemment, s'est tenu le sommet « Rio+20 » dont les plus indulgents des commentateurs admettent qu'il n'a atteint aucun de ses objectifs. Entre temps, des montagnes d'études ont été publiées, des flots de discours prononcés, et quantité d'engagements pris pour 2020, pour 2050... mais, on le sait, tous les pays ne les ont pas signés, tant s'en faut.

Alors, passé de mode, le Développement Durable ? On entend souvent affirmer que le mot a vieilli, qu'il faut passer à autre chose, l'économie verte, par exemple. Cependant il convient de ne pas trop faire fi des réalités institutionnelles. L'Économie Sociale est elle-même souvent remisée au grenier des concepts vermoulus, mais par des esprits légers qui ne jurent que par la nouveauté et les modes passagères, alors qu'elle s'enracine désormais dans des organisations reconnues et pérennes. Il en est de même du Développement Durable ; depuis plusieurs années, c'est le nom que porte notre vénérable Ministère de l'Équipement, jadis de la Reconstruction.

C'est assez symbolique. Au lendemain de la guerre, reconstruire ; ensuite, s'équiper ; maintenant, c'est une société vieillie, repue, qui a perdu toute volonté de croître et de se multiplier et qui, angoissée à la perspective de voir les ressources naturelles s'épuiser au rythme actuel de leur exploitation, veut borner son développement au strict minimum du renouvellement de l'existant.

On m'objectera que c'est tirer des leçons bien péremptoires d'une simple affaire de dénomination, et qu'il suffirait d'un nouveau changement de nom pour mettre tout cet édifice à bas. Voire ! Il n'est pas indifférent que les ingénieurs du prestigieux corps des Ponts et Chaussées aient depuis plusieurs années leur adresse en développement-durable.gouv.fr ; et on ne peut tenir pour négligeable l'énorme quantité de matière grise de toute première venue qui a été réunie, concentrée, réorganisée et mise en ordre de bataille dans ce Ministère. Ayant vécu la naissance et la montée en puissance du CGDD (Commissariat Général au Développement Durable), je puis témoigner qu'il ne s'agit pas d'une chimère, mais d'un mouvement profond qui affecte et unifie la manière d'appréhender les problématiques du développement. 

Je ne pratique guère l'emphase et je ne parlerai pas ici de révolution. Mais même en lui ôtant son « r » pour n'en faire qu'une simple évolution, celle-ci n'en est pas moins "copernicienne" en ce sens qu'elle s'accompagne d'une refonte des paradigmes. Et cela durera, à mon sens, au moins autant que durera la structure démographique de nos sociétés. Tant que domineront les cohortes nombreuses nées au cours des "Trente glorieuses", tant qu'il n'y aura pas de coup de force de générations plus jeunes apportant avec elles d'autres façons d'être et de faire, nous en resterons à ce conservatisme malthusien qui n'accepte aucun risque et qui s'abrite en toutes choses derrière le principe de précaution.

Voici que je m'éloigne de notre sujet, mais en apparence seulement. Car il y a toujours un décalage entre le moment où la dynamique d'une société bascule et celui où ce mouvement se traduit dans les institutions administratives. Celles-ci fonctionnaient encore il y a peu sur le modèle de pensée de la croissance productiviste, alors que la société s'en était déjà largement détournée. Et si demain de nouvelles fractures se dessinent, la machine administrative continuera pendant un certain temps à fonctionner sur le modèle du développement durable qui sera devenu, à son tour, la marque d'un système dépassé qui a cessé d'être en prise sur les réalités du monde.

Autrement dit, Copenhague ou Rio+20 ont beau avoir été des échecs, nous sommes désormais engagés à plein, en France et sans doute dans toute l'Europe, dans un système totalisant qu'il faut bien appeler le Développement Durable. 

Quelle a été dans tout cela l'attitude de l'Économie Sociale ? Celle-ci n'a jamais été très concernée par l'écologie ou l'environnement. Mais tout a changé avec l'arrivée du développement durable, dont le discours polymorphe s'accorde à merveille avec les principes qu'elle s'attribue et qu'elle défend de longue date. J'ai entendu arguer au cours d'un colloque, par un Québecois bardé de certitudes, que l'Économie Sociale retrouvait à l'identique ses valeurs dans celles du développement durable, sauf une qui n'y figure pas et qui constitue donc son atout décisif : la démocratie.

La gouvernance démocratique légitimerait donc l'Économie Sociale à se considérer comme le fer de lance, l'avant garde, le poisson pilote du développement durable. Et cette opinion, exprimée sous une forme plus ou moins catégorique, est largement partagée dans les milieux de l'Économie Sociale. Le problème, c'est qu'elle ne reçoit pas d'écho en face ; je n'ai trouvé mention d'Économie Sociale dans aucun document significatif émanant des autorités du développement durable. 

C'est le constat, maintes fois réitéré, de cette asymétrie qui m'a conduit à interpeller mes amis et relations des deux bords. Et j'ai eu beaucoup de difficultés à me faire entendre. À ce jour, ce n'est pas gagné ! Les spécialistes du développement durable ne comprennent pas ce qu'est l'Économie Sociale et n'en voient pas l'intérêt, tandis que les dirigeants et chercheurs de l'Économie Sociale restent persuadés qu'ils sont les champions du développement durable. Mais il n'existe aucune étude sérieuse et documentée qui puisse venir à l'appui de cette thèse. 

Il faudra bien qu'une mise au point se fasse.

Ce que j'attends à vrai dire de l'Économie Sociale, qui a une longue histoire marquée par des crises et des renaissances, ce n'est pas de s'inscrire dans tel ou tel mouvement que l'on jugera aujourd'hui porteur d'avenir et demain empreint de désuétude, mais c'est d'aider la société à faire la synthèse entre ce qui était bon dans l'ancien système productiviste et qu'il ne faut pas jeter avec le moins bon et le pire, ce qui est bon dans le développement durable mais en le séparant de ce qui est délétère, et ce qui ouvre dès maintenant la porte à de nouveaux paradigmes. Elle peut être le laboratoire de cette synthèse, justement en raison de sa gouvernance sociétariale, mot que je préfère de beaucoup à celui de démocratique qui, à force d'être mis à toutes les sauces, ne veut plus rien dire du tout.

Je ne veux pas terminer cette trop longue introduction sans évoquer les "Rencontres du Mont Blanc". Je ne connais que très indirectement ce groupement élitiste qui se veut un "contre-Davos", n'ayant jamais été convié à participer à ses réunions. Ces « RMB » qui ont développé leur communication autour des thématiques classiques du développement durable et qui semblent disposer de moyens importants, se sont posés en ambassadeurs de l'Économie Sociale à la conférence Rio+20. Louable intention sans doute, mais qui est restée inaudible en raison du peu d'écho de la conférence, ce dont les RMB ne sont en rien responsables. Ce n'est pas leur projet que je critique, mais le style de leur argumentation, tout en proclamatoire, mais en rien scientifique. Même avec des flots d'argent, ce n'est pas ainsi que l'on se fera entendre, ni a fortiori respecter.

1 – De quoi parlons-nous ?

Il est tentant, et fréquent, de "tout mettre dans tout", ce qui facilite grandement les rapprochements et les métissages de concepts devenus obèses à force d'être enrichis. Ainsi, le recours systématique et récurrent aux "trois piliers" du Développement Durable (environnemental, économique, social) incite à y intégrer sans contrôle tout ce que l'on a envie de connoter positivement : réduction des inégalités, démocratie, équilibre des territoires, épanouissement de la personne... et, pour peu que l'on fasse la même opération du côté de l'Économie Sociale, on en arrivera à les confondre dans un syncrétisme aussi vain qu'inutile. C'est là une impasse que nous devons éviter.

Nous privilégierons donc au contraire des concepts durs et limités, en acceptant le risque qu'ils le soient un peu trop. Commençons par l'Économie Sociale : c'est une galaxie aux multiples contours, mais avec un noyau dur bien identifié composé d'entreprises fonctionnant sur le principe du sociétariat, et une périphérie qui s'en rapproche par les finalités poursuivies et/ou le caractère non lucratif. Et ce n'est pas, ou ce n'est pas uniquement, l'économie de l'insertion, de l'aide sociale ou de l'action caritative.

Quant au Développement Durable, ce n'est ni un projet de société, ni une ardente obligation d'ordre moral ou politique ; mais plus prosaïquement l'ensemble des activités économiques, principales ou secondaires, qui participent aux filières dites "vertes" (ou "éco-activités") : énergies et matières premières renouvelables, protection des sites naturels, traitement de la pollution et des déchets, plus une part significative de l'agriculture, de la construction et des transports, notamment au travers de la maîtrise de leur "empreinte carbone".  

Et ce n'est pas non plus la RSE (responsabilité sociale des entreprises), autre vaste sujet s'il en est.

2 - Le constat

Celles et ceux qui s'intéressent depuis longtemps à l'Économie Sociale ont pu remarquer combien les plaidoyers en faveur du Développement Durable, d'où qu'ils proviennent, reprennent nombre de thèmes qui leur sont coutumiers. D'où un sentiment de proximité, qui conduit les organisations de l'Économie Sociale à penser que, puisqu'elles cultivent depuis longtemps et du fait même de leur gouvernance particulière les valeurs dont se réclame le Développement Durable, elles sont naturellement les mieux placées pour occuper ce créneau et en assumer les missions de transformation sociale dont il se revendique porteur.

Cependant, en face, les parties prenantes du Développement Durable, qu'il s'agisse des donneurs d'ordre ou des prestataires, des organisations professionnelles ou du monde académique, semblent ignorer ou faire peu de cas de l'Économie Sociale. Celle-ci se limite, quand on veut bien l'évoquer, au monde des ONG, aux emplois d'insertion, ou à quelques foyers de micro-initiatives militantes.

Le Grenelle n'en fait aucune mention. Nous sommes face à un jeu entre deux partenaires dont l'un dit : "Nous nous aimons depuis toujours, nous sommes faits de la même chair" et l'autre lui répond : "Je ne vous connais pas, je n'ai pas besoin de vous".

Ceci est bien sur à nuancer ; dans un grand nombre de régions, notamment grâce à l'action des CRESS (Chambres Régionales de l'Économie Sociale et Solidaire), des rapprochements se font à partir du terrain et de nombreuses initiatives communes se développent avec brio. Nous maintenons néanmoins notre position : à ce jour, dans l'Administration centrale, dans la production universitaire, chez les responsables du Développement Durable des grandes entreprises, la notion d'Économie Sociale est quasiment absente.

De fait, le Développement Durable se prive des atouts qu'un sociétariat actif pourrait lui apporter, autant par le regroupement de petites entreprises s'unissant pour faire pièce aux grands oligopoles en valorisant leurs avantages de proximité, d'adaptabilité et d'innovation, que par celui des utilisateurs, ménages ou individus, devenant ainsi acteurs, propriétaires de leurs fournisseurs de services, sur le modèle des mutuelles ou des banques coopératives.  

Pourtant, ces utilisateurs sont souvent appelés "citoyens", lorsqu'on veut les inciter à trier leurs déchets ou à économiser l'énergie. En fait de citoyens, ils ne sont alors que des administrés passifs ou des clients soumis ; les familiers de l'Économie Sociale sont en droit de penser qu'ils ne deviendront pleinement citoyens que s'ils deviennent sociétaires !

3 – Les questions à débattre

Nous en formulons quatre mais la liste n'en est pas limitative :

1 - Peut-on évaluer la part réelle de l'Économie Sociale dans les diverses branches d'activité relevant du Développement Durable ? Quelles méthodes préconiser pour y parvenir ? Compte tenu de ce que représente l'Économie Sociale dans d'autres branches, cette part apparaît-elle importante, ou faible, et quelle est sa marge de progression ? 

2 - Dans les entreprises de l'Économie Sociale, l'existence du sociétariat est-elle un réel encouragement, ou dans certains cas un frein, à l'adoption d'objectifs favorisant le Développement Durable, ou au lancement de nouvelles activités qui y participent ?

3 - Quels types d'initiatives ou de mesures d'encouragement pourraient favoriser la création et le développement d'entreprises d'Économie Sociale dans le secteur du Développement Durable ? Comment susciter l'émergence d'un sociétariat populaire de masse ? Est-ce à partir des noyaux existants de sociétariat militant, ou ex nihilo ?

4 - Comment faire valoir que les spécificités des entreprises de l'Économie Sociale peuvent apporter un "plus" au Développement Durable ? Quelle est la pertinence effective, au regard de l'acquis et des réalisations de l'Économie Sociale, des concepts d'économie de circularité (favorisant les circuits courts) et d'économie de fonctionnalité (où l'usage des biens se détache de leur propriété) ?