Imprimer

Mother, what is a co-operative society ?

  • Vendredi, 02 Novembre 2012

L'année internationale des coopératives se termine. Elle aura donné lieu à nombre de colloques et de discours. Nous avons également eu droit à des chiffres, ronds et impressionnants à souhait : un million de salariés en France, un milliard de coopérateurs dans le monde. Il ne faudra pas manquer de faire, une fois venu le temps d'un suffisant recul, le bilan critique de tout cela.

Soyons naïfs, pour une fois : après toute une année scandée par tant de proclamations, avec des effectifs de relais naturels aussi importants, le monde coopératif devrait bénéficier d'une notoriété significative, d'une influence certaine, d'une image flatteuse... Il n'est pas évident que ce soit le cas. Où donc est la faille ?

Le verbe a sa magie, l'incantation ses vertus. Mais celles-ci ne sont pas infinies, et surtout, elles ne touchent pas forcément le bon public. J'ai souvent l'impression que la communication produite par les coopératives est à destination exclusive de leurs partenaires institutionnels. Mais est-ce bien la bonne cible ? Et de quoi ces partenaires ont-ils besoin d'être convaincus ? Et si cela réussit, s'ils en ressortent effectivement convaincus, à quoi cela servira-t-il ?

J'ai sous les yeux un document vieux de 75 ans. En fait c'est une dernière de couverture qui a servi, pendant une certaine période et sans trop de modifications, à plusieurs brochures de propagande destinées aux enfants des sociétaires. Celle que je reproduis ici vient d'une édition consacrée au couronnement du roi George VI, donc en mai 1937. Je ne crois pas nécessaire de traduire :

What is a Co-operative Society ?

You know, of course, that your co-operative society has shops from which Mother buys all her groceries and your hats and coats and shoes and things. And you know that every few months there is a Dividend Day, when Mother either goes to the office to draw her dividend or has it added to her banking account.

This dividend is the surplus made by the co-operative society upon your Mother's and all the other members’ purchases. The private traders don't give their profits back to the customer, do they ? But the customers of the co-operative society are also the owners of it, so the surplus really belongs to them, and they get it as “dividend.”

These customer-owners are members of the co-operative society. They decide who shall look after it for them. They elect committees from among themselves, who engage the employees and see that all is managed efficiently, and that the members' advantages are carefully tended.

CO-OPERATION means working together for the good of all. You know that your society cares for other things besides trading. You have an education committee who look after the educational and social interests of the members. Very likely your society has men's and women’s guilds, and you belong to a junior class or perhaps you are a Circlette.

What is the C.W.S. ?

Your local co-operative society is a retail society. In its turn the local co-operative society is also a member of a co-operative society : the Co-operative Wholesale Society, known as the "C.W.S."

Those three simple letters cover an association so mighty in its wealth, its power for good, its variety of activities, that it is difficult to understand how your Mother's weekly order at the stores can have any possible relation to it. But it has.

The C.W.S. sales to retail societies are in the neighbourhood of ninety million pounds, because of your Mother's and all the other six million co-operators' desire to have genuine goods for their money, goods which they know are made in the 170 ideal C.W.S. factories, where men and women are sure of a fair wage for their work. It is very delightful for us to know that in buying such delicious things as C.W.S. sweets, jellies, biscuits, jams, chocolate, &c., we are not only getting the best value for our money and adding to our dividend, but are at the same time enlarging our possessions through our society’s trade with the Co-operative Wholesale Society and building happiness for homes like our own through increasing co-operative employment.

Ce document donne beaucoup à réfléchir. En peu de mots, nos bambins britanniques de la Primary School y étaient initiés aux principes coopératifs et appelés à en embrasser l'idéal, le tout par des images simples et concrètes : Maman est propriétaire du magasin où elle va faire ses courses de tous les jours, elle en reçoit sa part des bénéfices réalisés, elle participe à l'élection des dirigeants, et les délicieux bonbons qu'elle m'en ramène ont été fabriqués par d'autres coopérateurs, dans des usines où le travail est un plaisir. Eh ! N'est-ce pas là, sur Terre, comme un avant-goût du Paradis ?

À se demander pourquoi les sociétaires ne sont que six millions ! Mais je suis mobilisé dans un mouvement de jeunes organisé par la coopérative, et je vais expliquer à mes camarades d'école comment nous bâtissons ensemble la cité idéale et émancipée, et les inciter à y faire adhérer leurs parents à eux. Ainsi tout le monde deviendra coopérateur et sonnera enfin l'heure de la paix sociale et du bonheur pour tous.

Il faut sans doute de cela pour donner aux jeunes et aux moins jeunes l'envie de s'engager. Cette part de rêve manque cruellement aujourd'hui. Nos coopératives de 2012 semblent tétanisées par la peur, ou du moins la pusillanimité ; comment oser à notre époque, se demandent-elles, annoncer des lendemains qui chantent ?

Et pourtant, notre texte de 1937 ne manque pas de charpente, d'équilibre. Les vocables emphatiques (fair wage, ideal factories, building happiness) ne viennent qu'à la fin. Ils sont entremêlés avec des termes positifs de l'univers enfantin (delicious, delightful). Mais l'argumentaire s'ouvre sur du solide (really, efficiently), du concret (they decide, they elect), du rassurant (carefully, for the good of alllook after the interests), enfin de l'impressionnant (wealth, power, ninety million pounds).

Pourquoi ne serions-nous pas capables aujourd'hui, sur des principes analogues, de donner aux gamins de CM2 une image optimiste, centrale et stimulante de l'économie sociale ? Cela n'aurait-il pas une autre gueule que nos litanies sur les subventions qui baissent, les appels d'offres qui nous discriminent ou ces statuts européens qui tardent à venir ?

D'ailleurs, à quoi tardent-ils ? À ajouter leur couche opaque de juridisme rébarbatif ? Cela n'a rien de bien enthousiasmant. Qui a vu un statut européen faire rêver de jeunes idéalistes en herbe ?

Ceci étant, je ne suis pas plus dupe que cela. Les friandises et autres confitures ont dû assez vite cesser d'être pur fruit, pur sucre, et s'aligner sur les abominables standards britanniques d'après guerre en matière de colorants, d'édulcorants et autres arômes de synthèse.

Quant à ces brochures largement distribuées par la C.W.S., si tant est qu'elles aient eu un effet sur la population, cela aura été sur la tranche d'âge qui a porté le déclin économique du Royaume Uni au cours des années 60-70. Le Co-operative Party, bras politique du mouvement coopératif, payait là son alliance avec le parti travailliste, alliance qui avait fini par devenir une satellisation complète – ce qu'elle est encore aujourd'hui.

Même plus un instrument, tout juste un ornement, quelle fin pitoyable pour un mouvement censé réformer le monde... Margaret Thatcher n'eut plus qu'à achever un moribond. Les coopératives de consommation se sont effondrées au Royaume Uni comme elles l'ont fait en France. Il n'y a plus de C.W.S., comme il n'y a plus de Magasin de Gros. 

Un dernier mot pour souligner combien le vocabulaire mal maîtrisé peut être piégeux. Ce que nous appelons ristourne, et que nous distinguons soigneusement de la distribution de revenus du capital, se dit en langue anglaise « dividend ». Redoutable faux ami linguistique, qui aura provoqué tant de confusions et d'incompréhensions ! Le dividende est lié au nombre d'actions possédées, et se calcule tout en bas des comptes, lorsqu'il s'agit de distribuer les bénéfices. Au contraire, la ristourne se calcule au prorata des achats réalisés au cours de l'exercice (ou des ventes, pour les coopératives d'approvisionnement) et vient modifier a posteriori les prix unitaires des transactions. Elle intervient donc conceptuellement, dans l'esprit de la comptabilité nationale, tout en haut des comptes, avant le calcul final de la valeur ajoutée. Tout oppose le dividende et la ristourne : l'assiette, le mode de calcul, la logique économique sous-jacente. L'anglais, langue floue et poreuse, mais prédominante, aura imposé une confusion entre les deux notions. Confusion qui porte préjudice, tant juridiquement que politiquement, aux coopératives du monde entier.