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Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

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Investissons dans l'Histoire !

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  • Dimanche, 20 Novembre 2011

Il me semble que l’Économie Sociale souffre en France, du moins pour ce que j'en vois, d'un manque cruel de travaux historiques de qualité. Certes, il en existe ; mais ils sont trop rares, trop parcellaires, pour susciter un climat d'émulation, un appétit de connaissances. De fait, l'Économie Sociale ne perçoit et ne laisse percevoir ses origines et son évolution passée qu'à travers quelques représentations simplistes et quelques biographies convenues, toujours ressassées à l'identique.

Rien n'y transparaît que de mornes litanies descriptives et de pauvres considérants (sic) disculpatoires, le tout constituant comme un wagon ancillaire, clandestinement arrimé en queue d'un train mythique nommé "mouvement ouvrier du XIX° siècle", lui-même décliné dans une langue de bois d'un archaïsme qu'on ne rencontre plus guère ailleurs.

Je trouve cela affligeant. Quel dramaturge, quel romancier, quel cinéaste, voudrait se saisir de telles misères ? Or l'Histoire ne nous sert que si elle nous fait rêver et réfléchir. On en est loin ! Mais il est vrai que c'est l'Histoire toute entière qui est aujourd'hui sous les feux de la rampe. Il est question "de la rendre aux historiens". Fort bien, mais lesquels ? Qui aurait droit à ce label ? Et pour en faire quel usage ?

On a coutume d'opposer une "histoire officielle" à une "histoire objective, scientifique". Autrement dit, les autorités politiques, ou des groupes de pression "faiseurs d'opinion", ont-ils légitimité à s'approprier l'Histoire, à dire ce qui, dans le passé proche ou lointain, a été le Bien ou le Mal, ce qui doit être commémoré, ou à l'inverse faire l'objet de repentances récurrentes ?

L'évocation caricaturale d'une Histoire à la Lyssenko nous conduit évidemment à réclamer la liberté de la recherche historique et à condamner vivement toute vassalisation de l'Histoire par une propagande totalitaire. Mais nous vivons une situation plus subtile. Nous avons de bons, et même d'excellents historiens. Cela n'empêche pas l'omniprésence des pesanteurs idéologiques, ni la domination de fait d'une Histoire officielle faite de préjugés et fondée sur des trucages, qui s'impose sans concurrence dans un morne univers où seule l'ignorance le dispute à l'indifférence.  

La liberté, la compétence, le professionnalisme des historiens ne suffit donc pas à contrecarrer la volonté des intérêts dominants. Et il en a toujours été ainsi. Depuis qu'il existe des États constitués, ils ont des historiens à leur service. Et quand il y a une choc d'intérêts antagonistes, des vainqueurs et des vaincus, on fabrique des héros, des légendes, des mythes. Lorsque, en plus, la propagande est servie par le sublime de l'Art, elle devient patrimoine universel. Nous sommes tous fils d'Homère, de Tacite et de la chanson de Roland.

Si certains historiens ont fait un réel effort d'objectivité, de rigueur ou d'impartialité, d'autres et non des moindres ont laissé transparaître, ou ont franchement assumé, leurs préférences partisanes. Nos références mentales les plus basiques reposent souvent sur de pures affabulations. La légende de la Gaule de Vercingétorix a été une invention du Second Empire. Et la prise de la Bastille n'a jamais été un coup de tonnerre dans un ciel serein.

La différence est peut-être que jadis, et même naguère, on passait vite l'éponge. La répression de la Commune fut terrible, mais l'amnistie survint vite, et une pleine réintégration la suivit sans drames. Bien sur, il ne faut pas généraliser hâtivement, ni faire d'angélisme. On a vu de tous temps des haines inexpiables, des rancœurs transmises de génération en génération, des vengeances longtemps différées. Mais on n'était jamais allé jusqu'à instituer l'imprescriptibilité au cœur du droit, avec son corollaire dans les faits, à savoir la sanctification laïque de quelques-uns et des causes qui leur sont associées, et la condamnation irrévocable d'autres, moins chanceux.

À ce compte-là, il est clair que la décision peut bien revenir au politique. C'est lui qui choisira de baptiser ou de débaptiser une rue ou un monument. Et si c'est le politique, ce sera aussi, à chaque niveau de compétence, le groupe de pression social ou affinitaire qui veut étendre son influence. Et l'Histoire toute entière serait ainsi ramenée à ce qu'est aujourd'hui l'Histoire de l'Économie Sociale : des phrases creuses prononcées dans une langue morte.

Sortons donc de cette malédiction, qui n'a rien de fatal ! Il y a des intérêts de fait qui s'imposent à la communauté des historiens ? Rentrons dans l'arène, et soyons plus forts qu'eux ! Nous devons engager le combat de l'influence, le combat de l'intelligence, et y prendre toute notre part. La cause de la connaissance de l'Économie Sociale ne se gagnera pas sans notre effort.

Le grand Voltaire nous en a indiqué magistralement le chemin ; voici ce qu'il écrivait au roi de Prusse en 1740 : Qu'importent au genre humain les passions et les malheurs d'un héros de l'Antiquité, s'ils ne servent pas à nous instruire ?

C'était pour accompagner l'envoi de sa pièce sur Mahomet.

Maints personnages de notre Histoire récente eussent été, vus par un Shakespeare, mis en scène dans toute leur complexité, laissant entrevoir leurs doutes, leurs hésitations, leurs faiblesses comme leur gloire, leurs espoirs, leurs calculs ou leur détresse, alors que nous ne les observons de nos jours que comme pétrifiés dans l'honneur ou dans l'indignité. Quelques phrases, quelques faits, quelquefois bien moins, ont suffi à décider pour eux du Ciel ou de l'Enfer, sans nuances ni recours.

Alors, que nous importent aujourd'hui les étapes de la vie d'une coopérative, si nous ne pénétrons pas au cœur des passions de ses fondateurs, si nous ne faisons pas montre d'empathie pour leurs convictions, leurs errances et leurs illusions, si nous ne nous instruisons pas de leurs heurs et malheurs ? si nous n'y voyons pas s'affronter des êtres de chair et de sang, des âmes emplies de doutes et de certitudes ? si nous ne nous sentons pas conviés au grand théâtre de la Vie ?

Pour y parvenir, trois impératifs s'imposent : le talent, la recherche incessante de la vérité, et le pluralisme.

Le talent littéraire est indispensable. Un travail d'Histoire doit être captivant. Il doit nous charmer, nous entraîner, emballer notre imagination. Le charabia universitaire, les trissotinades académiques, les arguties d'école, tout cela est nul et non avenu.

La recherche de la vérité devrait aller sans dire, mais elle ne va qu'en le disant, en le martelant. Il faut sans cesse revenir aux sources et les vérifier ; que d'assertions reçues comme des évidences ne sont que des reprises passives de rédactions antérieures, erreurs grossières ou inventions pures que les répétitions successives ont érigé au rang de vérités incontournables !

Enfin, le pluralisme n'est pas négociable. Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son : testis unus, testis nullus. Il faut en toutes choses que des interprétations différentes s'affrontent et s'offrent à l'arbitrage du lecteur. Il faut que sur chaque sujet une masse critique de travaux soit atteinte, que règne la diversité, au besoin vivifiée par la polémique.

Historiens en titre, autodidactes, amateurs et dilettantes, honnêtes hommes et hommes de goût, et femmes de même, toutes et tous sont conviés à la table de travail. Il n'y aura pas d'Économie Sociale vivante et conquérante sans une Histoire elle-même vivante et pleinement assumée.

Texte remanié en profondeur le 20 novembre 2011 à partir d'un article publié sur mon ancien blog le 10 février 2006.