Origines doctrinales des coopératives

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prospective-sociale.org - Lettre d'information

La Dépêche Prospective et Sociale

Nouvelle Série - Paraît le Mercredi

N°35

03 Juin 2015

Manifeste de la Dépêche Prospective et Sociale
Troisième argument

Nous devons nous imposer un authentique effort de prospective, c'est à dire un effort de curiosité, de lucidité et de rigueur, hors des sentiers battus et rebattus. Nous devons explorer en même temps, avec humilité mais sans faiblesse, les trois sphères du vouloir, du savoir et de l'agir, en d'autres termes l'utopie, les sciences humaines et le politique. Le souhaitable, le possible, le réalisable.

Chers correspondants,
Chers Amis,

Voici enfin une nouvelle Dépêche qui arrive sur vos écrans, après une longue interruption dûe à de multiples raisons vénielles dont l'accumulation ne saurait valoir justification. Je me couvre donc la tête de cendres, et je m'efforcerai de répartir au mieux, dans mes envois des prochaines semaines, le stock de mes réflexions consignées au cours de ces derniers mois. À toute chose malheur peut s'avérer bon ; ce temps de vieillissement en cave les aura peut-être bonifiées...

J'ai arrangé il y a peu la rédaction de mon document sur la Charité, pour les besoins d'une revue amie qui m'a demandé de le publier. J'ai essayé d'être le plus clair et le plus pédagogique possible, en y faisant la chasse aux mots de la tribu ; j'espère y être parvenu. Vos commentaires me seront toujours de la plus grande utilité. Voici pour information un extrait du chapeau que j'ai ajouté pour la version écrite :

En septembre 2013, l'Institut Catholique de Rennes organisait un colloque dont l'un des sous-thèmes, que je reformule librement comme suit : Le concept de Charité peut-il être considéré comme étant à l'origine de ce qu'on appelle aujourd'hui l'Économie Sociale ? servit de trame à mon intervention.

L'histoire et la compréhension du terme de charité y sont largement détaillées, ce qui n'est pas le cas de celui d'économie sociale, qui risque donc de sembler obscur à maint lecteur. Les participants au colloque en étaient supposés familiers, ce qui explique mon parti-pris. Que nul ne s'en formalise ! Car bien que l'économie sociale soit entrée dans le paysage institutionnel dès 1982, bien qu'elle dispose désormais d'une loi sui generis promulguée le 31 juillet 2014 après 18 mois d'âpres discussions, elle fait encore l'objet, dans le monde politique comme dans le monde administratif, de fréquents et profonds contresens dûs à une ignorance abyssale du sujet.

Retenons simplement que le terme d'économie sociale, qui connut plusieurs sens bien différents au cours du XIX° siècle, et qui apparaît dans la version française de Rerum Novarum dès la première phrase, peut se définir dans son acception actuelle soit par les statuts juridiques, soit par les principes de fonctionnement. Les statuts sont au nombre de quatre : coopératives, mutuelles, associations et fondations. Quant aux principes, ils font l'objet de controverses récurrentes sur lesquelles il vaut mieux ne pas s'appesantir ; contentons-nous de convenir qu'il faut voir, dans l'économie sociale, l'expression contemporaine de la quête d'une "troisième voie", hors du capitalisme libéral et hors du socialisme étatique, quête qui a connu d'autres incarnations, nombreuses et diverses, dans le passé.

À plusieurs reprises dans mon texte je fais allusion au principe de la double qualité. On désigne ainsi le fait que les propriétaires de l'entreprise d'économie sociale ne sont pas de simples actionnaires, apporteurs de capitaux et soucieux d'en tirer le meilleur revenu possible, mais des parties prenantes liées à l'entreprise par des liens plus forts, soit comme fournisseurs, soit comme salariés, soit comme clients, et qui privilégient cette qualité principale sur celle, devenue accessoire, de porteurs de parts de capital.

Du côté des origines

Je livre aujourd'hui à votre réflexion un texte de 1936 que j'ai découvert par hasard et qui, je pense, ne doit pas être connu de grand monde. C'est un regard historique sur l'idée de coopérative en France et sur ses origines doctrinales, qui s'arrête à 1890. Il en existe une suite, que j'essaye de me procurer auprès de la BNF, mais cela semble être une entreprise difficile... que j'espère néanmoins mener à bon port, pour pouvoir ensuite vous en faire profiter.

Autant le dire de suite, ce document ne m'inspire pas que des éloges. J'ai volontairement choisi de ne pas corriger les erreurs qu'il contient (par exemple, sur la date de création de l'Alliance Coopérative Internationale, en fait le 19 août 1895, et non en 1886). Le style est professoral, ce qui n'a rien d'étonnant puisque le texte est issu d'un cours donné à l'Université de Nancy, mais poussé jusqu'à la caricature ; l'histoire des idées ne peut que souffrir à rentrer dans la camisole d'un cours de droit. Je juge très excessive l'importance donnée à Fourier, et franchement idiote l'assimilation faite entre bourgeois, conservateurs et libéraux ; sans doute s'agit-il d'un ressentiment mal dominé de l'auteur envers des adversaires politiques qu'il hait d'autant plus vivement qu'ils lui sont a priori proches, tandis qu'il réserve son estime à ceux qui lui sont étrangers, voire opposés, comme Charles Gide.

Ce sont là des travers caractéristiques de l'école de Marc Sangnier, que le maître a obligeamment transmis à ses disciples. Mais j'avais acheté et lu le document avant de savoir qu'il était l'œuvre de François de Menthon, et donc d'en comprendre certains tenants et aboutissants. Et l'interprétation que l'on peut faire des défauts du texte, à la lumière de ce qu'a été la carrière ultérieure de son auteur, n'est qu'accessoire ; l'essentiel c'est qu'en 1936 il se soit donné, dans le cadre de l'Université, un cours sur les origines doctrinales de l'idée coopérative en France, et que le texte en ait été repris dans un bulletin de la fédération des Coop de Lorraine. Il me semble qu'on en est loin aujourd'hui !

L'étude de la contribution à l'économie sociale qu'ont pu apporter les groupes et les personnalités participant au mouvement du Sillon n'a, semble-t-il, jamais été entreprise. Dans le numéro 27 de cette Dépêche, j'y faisais allusion à travers le commentaire d'une publicité d'époque. Ce serait à creuser... si les archives ad hoc ont été conservées quelque part.

En attendant, bonne lecture !

 


Origines doctrinales de la Coopération française

Origines doctrinales de la Coopération française
(cours sur la Coopération prononcé en Faculté de Droit de Nancy, le 19 février 1936, par M. François de Menthon).

À l'origine de la pensée coopérative en France se détachent les prophéties de Fourier. Le besoin de classification a fait ranger Fourier parmi les socialistes français de la première moitié du 19ème siècle. Nous croyons cette étiquette de socialiste assez discutable. Ce qui est certain, c'est que sa pensée coopérative n'est pas seulement la transposition d'une doctrine socialiste. Fourier a esquissé une vision d'un ordre coopératif, une doctrine de l'association intégrale dont l'influence ne sera pas négligeable dans l'évolution de la pensée coopérative française.

Après Fourier, et jusque vers 1865, coopération et socialisme apparaîtront en France comme étroitement liés. Le socialisme français est alors surtout un socialisme "associationniste" et la confusion entre les deux doctrines s'explique. Le mouvement ouvrier a une doctrine coopérative, et la coopération dans ses ébauches se confond ainsi tout naturellement avec le mouvement socialiste.

À partir de 1865, un double changement s'opérera. Le socialisme s'orientera peu à peu, par le marxisme, vers le collectivisme, et de ce fait s'écartera assez nettement de la coopération. Vers la même époque, d'autres doctrines et d'autres milieux s'intéresseront à la coopération et exerceront sur elle des influences doctrinales étrangères au socialisme et parfois opposées.

I – La doctrine de l'association intégrale de Charles Fourier

Le régime sociétaire du phalanstère.

L'association est pour Fourier le moyen de fonder la société toute entière sur l'harmonie naturelle qui doit régner entre les hommes pourvu qu'un milieu favorable permette le plein épanouissement de la liberté humaine et des passions les plus variées.

La cellule organique de cette société idéale serait constituée par la phalange sociétaire, réunion d'environ 400 familles harmonieusement choisies, de façon à permettre le jeu normal des passions favorisant le travail, la production et la vie en commun. Le domaine de la phalange sociétaire est le phalanstère.

À l'intérieur du phalanstère régnera la pleine solidarité de l'association intégrale ou régime sociétaire ; toute la vie, tout le travail sont mis en commun. Le phalanstère est une "association intégrale des masses de producteurs pour appuyer le travail incohérent de chacun des producteurs dont se compose la masse". Et en même temps toutes les conditions de vie se trouvent rationalisées par l'association totale des consommateurs.

Cette doctrine de la coopération intégrale vise à grandir la production et à varier le plus possible les plaisirs. Par l'organisation du travail, et surtout en faisant du travail un plaisir, Fourier espère un accroissement inconnu, invraisemblable, incommensurable de la production. La vie sociétaire accroîtra les satisfactions dans une proportion bien supérieure encore et multipliera de façon inouïe la somme des jouissances. Les sociétaires qui auront goûté comme travailleurs les plaisirs de la variété trouveront ensuite sur les tables de la salle à manger commune 30 ou 40 plats attendant le consommateur...

Cette "féerie sociétaire" vise à la satisfaction intégrale des passions de toute l'humanité, des pauvres comme des riches.

Doctrine sociétaire et non socialiste.

Car cette doctrine n'est ni égalitaire, ni socialiste. Fourier demande une répartition tripartite des revenus, au travail, au talent et au capital : répartition des bénéfices "d'après le procédé sociétaire, proportionnellement aux trois facultés industrielles, travail, talent et capital, de tous les coopérateurs actionnaires ou travailleurs". Fourier est loin d'admettre que tout le produit est dû aux travailleurs. Jamais il n'attaque la propriété, et pas même l'hérédité, ni l'intérêt du capital. Il admet l'inégalité des riches et des pauvres. Il annonce qu'il vient pour "enrichir toutes les classes de citoyens sans spolier aucune d'elles". Il juge légitimes les dividendes capitalistes les plus élevés, allant jusqu'à promettre 36% de dividendes aux actionnaires. Dans le phalanstère les classes ne seront pas supprimées, mais on aboutira à "concilier indirectement les classes antipathiques en les rendant nécessaires les unes aux autres".

La doctrine de Fourier est bien une doctrine de l'association intégrale, disons, pour employer notre vocabulaire, une doctrine coopérative. Ce caractère apparaît aussi si l'on considère les mobiles élémentaires qui poussent Fourier à l'association.

S'il échafaude son phalanstère, c'est par révolte contre la classe des intermédiaires auxquels il réserve ses violences de langage : classe improductive, mensongère, malfaisante, économicide, et il s'indigne que l'agriculture, fonction principale, soit asservie au commerce, fonction accessoire. S'il échafaude le phalanstère, c'est encore parce que le morcellement, le manque d'organisation, l'incohérence du régime de libre concurrence le choque comme un gaspillage d'énergie. Et c'est encore parce que la contrainte du travail rend celui-ci pénible et moins efficace.

Les moyens de réalisation.

Ce caractère coopératif de la doctrine de Fourier se précise plus encore par les moyens qu'il envisage pour atteindre son but. Fourier ne compte que sur des associations libres, des constructions sociétaires successives que de petits groupes édifieront.

On ne réalisera d'abord qu'une demi-association ; ce n'est que graduellement que l'on se rapprochera de l'ordre sociétaire intégral. Fourier ne fixe pas de programme absolu et rigide pour cette évolution. Il concevait cependant trois étapes essentielles : on commencerait par réformer le système commercial, par le métamorphoser de mensonger en véridique ; puis on opérerait l'organisation solidaire et économique des manufactures et de l'industrie. Enfin, on atteindrait l'agriculture en y introduisant l'association graduée.

Une grande souplesse devait d'ailleurs présider à cette évolution ; une série de "fondations approximatives et successives" basées sur l'idée de solidarité sociale nous rapprocheront pas à pas de l'idéal sociétaire. Il sera aisé d'introduire ces institutions dans la société présente ; elles s'y développeront d'elles-mêmes, se liant peu à peu à d'autres semblables avec lesquelles elles pourront se fédérer.

Fourier institue d'abord le "comptoir commercial", entrepôt de commerce. Il y adjoint une banque d'échange rurale, sorte de caisse d'épargne, constituée sous forme de société par actions. Le comptoir commercial et la banque d'échange rurale créeront autour d'eux tout un réseau d'entreprises agricoles et industrielles, constituées toujours sous forme de sociétés par actions. À leur tour, ces entreprises organiseront la vie en commun, par des associations de consommateurs. D'ailleurs les associations seront extrêmement nombreuses, créées pour des travaux très variés, et des occupations très diverses.

Peu à peu ces sociétés, en se multipliant, en .s'associant, en se fédérant, transformeront progressivement toute l'organisation des échanges, de la production, des loisirs. La concurrence se trouvera atténuée, finalement supprimée ; un principe de solidarité sociale remplacera le principe de la libre concurrence.

Ainsi Fourier entrevoit l'avènement de ce qu'il appelle l'ordre sociétaire, par le libre effort des individus, par le développement spontané et progressif des associations.

Caractères de la doctrine de Fourier.

Dégageons les caractères de la doctrine de Fourier. C'est la doctrine de la coopération intégrale, de la coopération sous toutes ses formes ; doctrine certes extrêmement confuse et fantaisiste dans ses détails comme toute l'œuvre de Fourier ; mais "coopératisme de grande allure" (Bouglé), un peu fou peut-être, mais "de celle folie qui côtoie la sagesse" pour reprendre un mot de Charles Gide.

Ce coopératisme a une base psychologique. Fourier veut opérer l'association des caractères aussi bien que des intérêts ; la recherché du plus grand intérêt pécuniaire n'est pas le seul mobile de l'homme dans sa vie économique. L'homme a besoin de joie au travail, et dans ses loisirs, les combinaisons, les jeux de la vie sociale importent autant à son bonheur que l'abondance des biens.

La supériorité de l'association sur l'individualisme et la libre concurrence pour la production des richesses, la conformité de l'association avec la nature humaine pour la vie de travail comme pour le temps des loisirs, telles sont ses raisons de croire en la Coopération.

Quant aux modalités de réalisation, l'association totale que rêvait Fourier serait une combinaison de coopératives multiples de distribution, de crédit, de production, de consommation. Il semble bien qu'il s'agisse d'associations fermées dans lesquelles les mobiles et l'esprit sociétaires pénétreraient chacun.

Cette première doctrine coopérative française n'est pas socialiste, moins encore collectiviste ; c'est une doctrine autonome, vraiment coopérative, parce que toute entière centrée sur l'idée d'association libre, sur la psychologie de l'association libre, sur la fécondité du principe d'association.

Influence de la doctrine de Fourier.

Cependant cette doctrine n'offrirait, d'après certains, qu'un intérêt de curiosité ; son influence sur l'histoire de la pensée coopérative française aurait été nulle, en tout cas négligeable. Pour notre part, nous croyons, au contraire, que la doctrine de Fourier reste importante. Ses disciples immédiats ont fondé les premières coopératives françaises de production, et celles-ci ne devaient jamais abandonner la tradition fouriériste. D'autre part Charles Gide, le maître de la coopérative de consommation, a désigné Fourier comme l'inspirateur de sa pensée. Enfin nous croyons que la révision de la doctrine de Charles Gide, et la recherche d'une doctrine unique de la coopération, pourraient bien signifier un retour à Charles Fourier.

Mais n'anticipons pas, et poursuivons l'histoire de la pensée coopérative en France, en montrant la liaison première, après Fourier, entre socialisme et coopération.

II - Liaison première entre coopération et socialisme

Le socialisme associationniste.

Pendant près d'un demi siècle, jusque vers les années 1865, l'histoire de la pensée coopérative se lie étroitement à celle du socialisme. Les tentatives coopératives seront longtemps uniquement ouvrières, et le socialisme est surtout un socialisme d'association. Le mot et l'idée d'association se retrouvent chez tous les auteurs qui ont exercé alors une influence sur le mouvement ouvrier. Ces socialistes croient que l'association libre suffira à résoudre le problème social posé par le capitalisme. li n'y a ni séparation de fait, ni rupture doctrinale entre socialisme et coopération.

Ce socialisme associationniste s'oppose à la fois au collectivisme et à la libre concurrence ; or, rappelons-nous que Gide a souvent défini le coopératisme comme "un système social qui se distingue à la fois de l'individualisme et du collectivisme".

Les mobiles du socialisme, ou plus exactement du mouvement ouvrier à cette époque, ne se distinguent pas des mobiles de la coopération. Ce mouvement ouvrier n'est point la révolte d'une masse prolétarienne, mais la réaction d'une élite ouvrière et artisanale. Les aspirations instinctives de liberté et de dignité dans le travail et dans la vie se trouvent cruellement refoulées par l'industrialisme. Un désir d'indépendance économique et de redressement moral anime les ouvriers spécialistes. Pour améliorer leur sort matériel, plus encore pour se libérer de la puissance patronale, ils comptent sur leur propre effort poursuivi en commun par l'association. Les principes de l'association ne sont pas mis au service de quelque programme de transformation sociale, mais ils fournissent par eux-mêmes, et l'instrument, et l'idéal, de transformation sociale.

De 1830 à 1848.

Les doctrines de Fourier vont inspirer plus ou moins directement la plupart des socialistes des années 1830 à 1848. Victor Considérant, Cabet, Godin sont des disciples directs de Fourier. De nombreux saint-simoniens se rallient aux principes de l'association, notamment Buchez, qui expose une théorie particulière de l'association coopérative des producteurs libres. Louis Blanc, Pecqueur, Vidal subirent aussi l'influence de Fourier.

Les fouriéristes suggéreront des plans pour l'organisation d'associations ouvrières, et parfois passeront directement eux-mêmes à quelque réalisation, tels Buchez et Godin. À partir de 1832 parait chaque semaine "Le Phalanstère", journal pour la fondation d'une Phalange agricole et manufacturière associée en travail et en ménage.

Peu à peu les idées d'association diffusées et vulgarisées dans les principaux centres de production industrielle provoquent une série de tentatives empiriques, assez diversement inspirées. À Lyon notamment, en 1835, des fouriéristes créent "Le Commerce véridique et social", où consommateurs, capitalistes, fonctionnaires de l'entreprise sont associés ensemble, et aux bénéfices, et à la gestion. Les associations ouvrières fondées par Buchez n'associent que des travailleurs ; une partie importante des bénéfices, mise chaque année en réserve, doit constituer peu à peu un capital considérable inaliénable, permettant de rendre indépendant du patronat un nombre de plus en plus grand d'ouvriers.

Ni Fourier, ni Buchez, ne recouraient à l'État ; leur doctrine était celle de l'association libre ne demandant à l'État ni concours financier, ni contrôle. Au contraire, Louis Blanc, tout en faisant confiance à l'association, se tourne vers l'État pour lui demander de prendre l'initiative des groupements professionnels, et de fournir aux ouvriers associés les premiers capitaux nécessaires. Le but final poursuivi par les ateliers sociaux de Louis Blanc serait d'ailleurs assez différent de celui des associations de Buchez. Louis Blanc, ennemi de la concurrence, désire la voir disparaître en ne constituant qu'une association unique dans chaque industrie ; cette grande association professionnelle posséderait des magasins de vente exploités à son compte. Buchez, au contraire, reste fidèle à l'idée d'associations multiples et maintient entre elles une certaine concurrence.

Le triomphe de l'idée d'association en 1848.

En 1848, l'idée d'association, répandue depuis vingt ans par des socialistes de sectes diverses, est populaire. La Révolution est accueillie par la classe ouvrière, ou du moins par son élite, comme la promesse d'une misé en application des formules nouvelles.

Mais l'idée d'association ne reste pas confinée à ces milieux ouvriers ; l'idée d'association est acceptée de façon assez générale comme la formule d'un ordre économique nouveau.

Le Père Lacordaire parle ainsi du haut de la chaire de Notre-Dame de Paris :

Je n'insiste pas sur la question économique. Grâce à Dieu, elle est jugée aujourd'hui. Il est admis que l'association est le seul grand moyen économique qui soit au monde et que, si vous n'associez pas les hommes dans le travail, l'épargne, le secours et la répartition, le plus grand nombre d'entre eux sera inévitablement victime d'une minorité intelligente et mieux pourvue des moyens de succès... L'association volontaire où chacun entre et sort librement, sous des conditions déterminées par l'expérience, est le seul remède efficace à ces trois plaies de l'humanité : la misère, la servitude et la corruption.

L'ancien saint-simonien Michel Chevalier, professeur au Collège de France, se ralliait aussi au principe de l'association : "Le régime sociétaire, écrivait-il, appliqué à la consommation, donne une économie très remarquable et permet par conséquent de multiplier le bien-être et les plaisirs de chacun avec une même quantité de ressources... L'association est possible dans la production même ; elle y est plus désirable encore que dans la consommation."

L'idée de l'association semblait ainsi admise dans des milieux très divers, tandis que le mouvement ouvrier et socialiste allaient s'efforcer, soit d'obtenir du gouvernement provisoire la mise en œuvre des principes nouveaux, soit de multiplier les créations de groupements de production sous des formes extrêmement variées. Les associations ouvrières de production apparurent partout en France en 1848 et 1849.

Le mouvement socialiste de 1848 et ses doctrines sont donc étroitement liés à l'histoire de la pensée coopérative.

Sous le Second Empire.

Lorsque sous l'Empire libéral le mouvement ouvrier se reformera, une liaison presque aussi étroite se manifestera d'abord entre socialisme et coopération.

Proudhon exercera alors sur le mouvement ouvrier une influence dominante. Proudhon qui a pourtant combattu, et avec tant de vigueur, les formules sociétaires de Fourier, de Buchez et de Louis Blanc, opposera à la féodalité industrielle, qu'il décrit dans son Manuel du Spéculateur à la Bourse, la démocratie industrielle représentée par des associations ouvrières. Proudhon reste l'ennemi de l'association intégrale qui absorberait l'individu. Mais il souhaite des "compagnies ouvrières" capables de prendre en main l'industrie. Il désire aussi des associations de libres cultivateurs, maîtres de leur sol. Il professera au surplus la même opposition au collectivisme que la plupart des socialistes français antérieurs.

Cependant pour Proudhon et la plupart des socialistes du Second Empire, l'association n'est pas le centre de leur pensée. L'idée d'association telle qu'elle s'exprimera à l'époque du renouveau coopératif de 1863 ne représente plus pour le mouvement ouvrier la mystique qu'elle était en 1848.

Seuls les purs disciples de Fourier restent au service de la Coopération, et de la coopération seulement, en essayant de rapprocher sur ce terrain des démocrates de tendances diverses. Pour la plupart des socialistes, la coopération n'est plus que la réalisation partielle de leur programme ; la coopération n'est plus l'essentiel du socialisme français à partir des années 1860 ; la doctrine socialiste ne se confond plus comme en 1848 avec la doctrine de l'association.

La tradition ouvrière reste encore certes dans le sens de l'association ; mais d'autres influences s'exercent proposant d'autres buts et d'autres moyens à l'effort ouvrier. Les doctrines de Lasalle, puis surtout de Karl Marx se répandent peu à peu. Au premier congrès de l'internationale ouvrière en 1866, la résolution adoptée n'accorde au mouvement coopératif qu'une importance insignifiante.

La rupture entre le socialisme et la coopération.

Dans les dernières années de l'Empire, les tendances nouvelles opposées aux vieilles formules d'association commencent à prédominer nettement dans le mouvement socialiste ; à partir de 1869, le vocabulaire marxiste et collectiviste se substituera dans les résolutions des congrès et des meetings au vocabulaire proudhonien.

Cette séparation doctrinale qui s'annonce dès 1860 ira se précisant jusqu'à la rupture définitive en 1879.

Au premier congrès ouvrier de Paris en 1876, tout en s'orientant délibérément vers la politique révolutionnaire et vers la lutte des classes, on reconnaît encore "comme moyens efficaces" d'émancipation économique immédiatement réalisables, les trois formes d'association : crédit, consommation, production. Même décision au Congrès de Lyon en 1878 : "Les chambres syndicales devront mettre tout en œuvre pour l'établissement de sociétés de consommation, de crédit, de production.

Mais l'année suivante au Congrès de Marseille, socialistes et coopérateurs allaient affirmer brutalement leur rupture. Une résolution déclarait la coopération impuissante à réaliser les buts de la classe ouvrière et affirmait que la seule voie ouverte, c'était la socialisation des moyens de production par l'expropriation des classes possédantes.

Cette rupture formelle mettait fin à une longue liaison. Mais à la vérité, cette liaison d'abord totale et enthousiaste, n'était plus depuis longtemps qu'une habitude de pensée et une liaison d’intérêts. Habitude de pensée tenant à la communauté des origines, et liaison d'intérêts parce que coopérative et socialisme grandissaient au sein du mouvement ouvrier en utilisant tous deux ses mobiles d'action.

Mais depuis longtemps (1862-1863), la coopération avait d'autres relations, d'autres amitiés, qui n'étaient pas pour la retenir dans l'ambiance du socialisme.

III - Séparation doctrinale du socialisme et de la coopération

La coopération bourgeoise.

À partir de 1863, des influences bourgeoises, libérales, conservatrices, se sont exercées sur la coopération. Socialisme et Coopération iront en accentuant leur séparation. L'opposition entre le collectivisme et la coopération obligera celle-ci à préciser sa propre orientation, en revenant avec Charles Gide, le Charles Gide de 1888, à la doctrine de la coopération intégrale.

Les influences bourgeoises, libérales, conservatrices, se feront sentir sur le mouvement coopératif français à trois époques différentes.

Vers 1863, tout un groupe d'hommes politiques et d'économistes se réunit autour de Casimir Périer pour propager l'idée coopérative. Augustin Cochin, Odilon Barrot, Léon Say, Jules Simon, Léon Walras sont parmi les plus connus. Ce sont politiquement et économiquement des libéraux préoccupés de paix sociale et de réforme sociale. Ils joueront un rôle important dans le développement de la coopérative de crédit, qui connaît des beaux jours en 1864-1865 et dans le développement des associations ouvrières de production, qui se multiplient de 1863 à 1868. Ils contribueront aussi à introduire en France, à la même époque, les premières coopératives de consommation sur le modèle des Pionniers de Rochdale, que Casimir Périer propose à l'admiration de ses adeptes.

Après 1875, des économistes libéraux tels que Frédéric Passy, ou des disciples de Le Play, tels Fougerousse et Hubert Valleroux, sont parmi les coopérateurs les plus actifs. Les uns s'orientent vers les associations ouvrières de production, les autres vers les coopératives de consommation, tel Fougerousse qui y jouera le rôle dominant avant Charles Gide.

À partir de 1877, mais surtout après la loi syndicale de 1884, des libéraux, des conservateurs et des catholiques sociaux répandront en France les associations agricoles. Vers 1877-1878, se créent d'abord de nombreuses caisses de crédit sur le type des caisses allemandes Schultz-Delitsche ; le mouvement est d'inspiration catholique. Puis après 1884, se multiplieront syndicats et coopératives agricoles sans couleur confessionnelle mais de tendance conservatrice.

On comprend aisément qu'une fois estompé le souvenir des journées révolutionnaires, la coopération soit apparue, non seulement comme acceptable, mais comme susceptible d'être encouragée et utilisée, par des hommes, qui, en restant économiquement des libéraux et socialement des conservateurs, se préoccupent sincèrement et du progrès des classes ouvrières et de la paix sociale.

La coopération, institution de progrès et de paix sociale.

La coopération fait appel surtout à l'effort des individualités pour améliorer leur sort, elle accepte de tenter ce relèvement dans le milieu de la libre concurrence ; elle ne suscite pas nécessairement d'oppositions de classe ; elle se rangera assez aisément parmi ces institutions de progrès social dont le sociologue le plus individualiste, l'économiste le plus libéral ne saurait s'effaroucher et peut accepter l'existence, quitte d'ailleurs à n'y attacher qu'une portée assez limitée, une de ces institutions de progrès social auxquelles peuvent se dévouer des hommes de bonne volonté n'abandonnant rien de leurs conceptions libérales ou de leurs préférences capitalistes.

Pour beaucoup, la coopération sera seulement un moyen d'améliorer la condition des classes populaires, par le crédit, par l'association de producteurs, par la coopérative de consommation. La Coopération empêchera l'artisan de tomber au rang de salarié, elle permettra à certains ouvriers de devenir indépendants, elle facilitera à l'ouvrier des économies sur ses dépenses courantes de ménage ; elle stabilisera et améliorera la situation du paysan indépendant.

Pour d'autres, la coopération sera un instrument de paix sociale, de réconciliation du capital et du travail, d'apaisement des antagonismes sociaux. Une élite ouvrière verra se réaliser ses légitimes aspirations à l'indépendance. On réclamera, dans toutes les entreprises, la participation des ouvriers aux bénéfices, considérant cette institution comme une forme intermédiaire entre le salariat et l'association.

Certains verront dans la coopération un moyen de lutte contre le socialisme. Dans une brochure de 1864, Casimir Périer écrivait que contre les erreurs et les périls du socialisme, le plus sûr et le plus généreux des remèdes est la coopération. À l'organisation socialiste du travail, la coopération oppose la liberté, au monopole la concurrence, à l'irresponsabilité la responsabilité, à la contrainte l'association libre. Contre les excès du parti révolutionnaire, il n'y a pas de meilleure antidote que la coopération.

On aurait de tort de minimiser l'influence exercée par ces divers groupes de libéraux sur le mouvement coopératif. Une histoire internationale de la pensée coopérative montrerait qu'en certains pays, notamment en Allemagne, les idées et les réalisations coopératives sont dérivées du libéralisme. Et lorsque l'Alliance coopérative internationale fut fondée en 1886, elle posa comme article essentiel de son programme, la réconciliation du capital et du travail sous la forme de participation de tous aux bénéfices des entreprises.

En France même les influences conservatrices s'exercent encore sur une grande partie des coopératives agricoles et dans les vingt dernières années du 19ème siècle les influences libérales étaient très agissantes dans la coopérative de consommation comme dans l'association ouvrière de production.

Pour ces coopérateurs de doctrine libérale et de milieu bourgeois, la coopération ne représente pas un ordre social nouveau fondé sur l'association, il n'y a pas vraiment pour eux de doctrine coopérative, mais la coopération est un instrument à utiliser au service de leur doctrine, ou encore un correctif nécessaire à apporter au régime libéral et capitaliste. La coopération n'est plus une doctrine de transformation sociale, mais un moyen au service d'une autre doctrine, ou un correctif à certains maux du régime. Nous sommes très loin de la doctrine de l'association intégrale de Charles Fourier.

Socialisme et Coopération après 1879.

Vers la même époque, socialisme et coopération vont accentuer leur séparation doctrinale.

Dès que l'influence du marxisme est devenue prépondérante, la coopération ne peut plus être considérée par le socialisme que comme un instrument subordonné à son but. La Coopération apparaîtra au marxisme comme un élément accessoire de l'effort ouvrier ; on cherchera à utiliser les services matériels rendus par la coopération comme un moyen de propagande et de recrutement ; souvent, on se bornera à un encouragement théorique et un peu sceptique. Parfois les dirigeants socialistes de pure obédience marxiste combattront la Coopération comme suspecte de réformisme.

En effet, la coopération ne pouvait prendre dans la synthèse marxiste qu'une place modeste, de mode annexe de groupement de classe, relié au syndicalisme et au socialisme politique comme peuvent l'être des banques du travail ou des banques ouvrières. L'édification d'un nouvel ordre social ne pourra se réaliser que par la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière organisée et révolutionnaire.

Il s'agit donc pour le marxisme de remplacer dans la pensée ouvrière, le mythe de l'association transmis par la série des socialistes français du 19ème siècle, par celui de la lutte des classes, et de l'instauration du collectivisme par la dictature du prolétariat. Tout en vidant ainsi la coopération du principe de transformation sociale qu'elle porte avec elle, on cherchera à en faire un instrument de groupement, d'éducation, de propagande pour la classe ouvrière, un instrument au service du parti ouvrier révolutionnaire, du socialisme marxiste, du collectivisme.

En 1879, au Congrès de Marseille, la résolution adoptée qui rompt la dernière liaison doctrinale entre socialisme et coopération, est la suivante : "Le congrès déclare que ces sociétés ne peuvent aucunement être considérées comme des moyens assez puissants pour arriver à l'émancipation du prolétariat.. que, néanmoins elles doivent être acceptées au même titre que les autres genres d'association, dans le seul but d'arriver à la solution du problème social par l'agitation révolutionnaire la plus active".

Certes, bien que le marxisme ait depuis lors imposé ses formules au socialisme français, il persistera chez beaucoup de chefs socialistes, et dans une grande partie de la masse ouvrière un attachement durable au socialisme d'association. Mais pour tous la coopération ne sera qu'un moyen plus ou moins important parmi d'autres, pour atteindre un régime socialiste, un instrument au service de leur doctrine socialiste. Cette doctrine peut faire une place assez importante à la coopération, mais elle n'est plus centrée sur le principe de l'association libre.

Le Coopératisme de Charles Gide en 1888.

Instrument au service de libéraux réformistes, instrument au service du socialisme, la coopération risque grandement de disparaître autour des années 1880, comme doctrine autonome, indépendante. La coopération est alors doublement menacée, d'une part par le nouveau socialisme qui en niait l'originalité en la réduisant au rôle de servante du parti ouvrier, d'autre part par l'économie libérale qui l'avait réduite à peu près au rôle de caisse d'épargne et n'y voyait qu'un moyen de transformer le prolétaire en petit propriétaire, petit capitaliste, petit patron, ou un moyen de consolider la situation de petits paysans et artisans.

En ce péril, on peut dire vraiment qu'un homme sauva la pensée coopérative, la doctrine coopérative. Ce fut Charles Gide. Il y a en Charles Gide une première période coopérative que l'on ignore trop. Avant de fonder la doctrine de la coopérative de consommation, à partir de 1889, Charles Gide rétablit, d'abord à l'encontre des libéraux et des socialistes, l'originalité, l'autonomie de la doctrine coopérative.

Dans ses discours de 1886 et 1888, au deuxième et troisième congrès des coopératives de consommation, il s'élève contre les principes du nouveau socialisme : principe de la propriété collective et de la révolution violente qui ont transformé, dit-il, la pensée traditionnelle du mouvement ouvrier français. Dans les mêmes discours, Charles Gide montre que la coopération poursuit elle aussi une transformation complète du régime capitaliste, mais selon des procédés à elle et avec une vision du monde dominée par l'idée d'association. Cette rupture nette de la coopération, d'une part, avec les doctrines libérales, d'autre part, avec le collectivisme, permettra à la doctrine coopérative de retrouver la force et l'originalité qu'elle avait bien failli perdre depuis une vingtaine d'années.

À cette doctrine de la coopération, Charles Gide ajoutera un élément nouveau et combien fécond. La base de la pensée de Charles Gide était morale, même religieuse. La coopération, pour lui, doit poursuivre directement la moralisation de l'économie, placer l'épuration, l'ennoblissement des mobiles économiques, au. premier plan de ses préoccupations. Si l'effort coopératif, si le principe de l'association libre lui semblent très supérieurs à la contrainte, à l'abandon du collectivisme, c'est que psychologiquement, moralement, cette forme de la vie sociale lui parait très supérieure. Le progrès humain et la liberté dans un régime de libre association, lui apparaissent comme mieux assurés que dans le collectivisme. D'autre part, en substituant à la poursuite du profit individuel dans la libre concurrence, l'effort commun et solidaire dans une association qui ne supprime pas la libre initiative, on modifiera l'attitude économique de l'homme. Gide est moins soucieux de la productivité que du progrès humain, et par là, il oppose nettement sa doctrine et au libéralisme et au collectivisme. On connaît la page célèbre de Gide sur le progrès économique et les loisirs :

C'est seulement dans l'eau paisible des lacs que se reflète là lumière du ciel et la joie de vivre, et que nous pouvons contempler notre image... Un jour peut-être le ralentissement de l'activité économique, en donnant aux hommes plus de loisirs, leur donnera le temps de vivre, de s'intéresser à autre chose qu'à l'argent, de se connaître eux-mêmes, de se pencher sur leur âme pour s'y regarder, ce que l'on appelle si bien la réflexion, et permettra aussi à notre future société économique de refléter dans son cours apaisé un peu de joie, un peu de lumière du ciel et des choses d'en haut...

À la poursuite éperdue par l'individu du maximum de richesses dans l'exploitation et la dépendance d'autrui, à l'activité contrainte et strictement organisée de la cité collectiviste, Gide oppose le régime apaisé, harmonieux et solidaire de la libre association.

Ce redressement de la doctrine coopérative, Charles Gide le poursuit tout d'abord dans l'unité de la coopération. Au congrès de 1888, Gide fait appel, non seulement à toutes les sociétés de consommation qui n'ont pas encore adhéré à la Fédération, mais encore à toutes les sociétés de production, à tous les syndicats agricoles qui par la vente et l'achat des produits en commun s'inspirent de l'idée coopérative.

La Coopération Intégrale.

En 1888, Charles Gide précisera sa vision de la coopération sous foutes ses formes ; il prévoit ainsi une république coopérative qui ne ressemble pas tout à fait à celle qu'il esquissera par la suite. Citons-le :

Si je cherche à me représenter l'organisation de la société future dans la mesure où notre science à courte vue peut nous permettre de prévoir l'avenir, elle m'apparaît sous l'aspect d'une multitude d'associations de toutes sortes et de toutes proportions, les unes immenses, les autres petites, et dont tous les hommes, en dehors de quelques sauvages, feront librement partie, associations dans lesquelles les travailleurs toucheront l'intégralité du produit de leur travail parce qu'ils posséderont leurs instruments de production, associations qui supprimeront les intermédiaires, parce qu'elles échangeront leurs produits directement entre elles, associations qui ne mutileront pas l'individu, parce que l'initiative individuelle restera comme le ressort caché qui fera mouvoir chacune d'elles, mais qui protégeront au contraire l'individu contre les hasards de la vie par la solidarité, associations enfin qui, sans supprimer cette émulation qui est indispensable au progrès, atténueront la concurrence et la lutte en supprimant la plupart des causes de conflit qui mettent aujourd'hui les hommes aux prises.

À partir de 1889, Charles Gide semblera abandonner cette vision de la coopération intégrale, qui rejoint la doctrine sociétaire de Charles Fourier. Mais avant de devenir le théoricien de la coopérative de consommation, Gide fut en une heure difficile le mainteneur de la pensée coopérative, de toute la tradition coopérative dans son autonomie, dans son originalité.

Après avoir construit ensuite la doctrine d'une forme particulière de la coopération, Charles Gide qui d'ailleurs ne niera jamais comme le firent certains de ses disciples, la parenté des diverses formes coopératives, paraît bien être revenu à une doctrine de toute la coopération, celle qui était la sienne en 1888.

Nous suivrons, dans nos leçons, le même itinéraire. Partant de la doctrine de la coopération sous toutes ses formes, passant aux doctrines des diverses formes coopératives, nous reviendrons au terme de cet essai sur la pensée coopérative française, à une doctrine de la coopération sous toutes ses formes, mais non plus toutefois de la coopération intégrale.

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