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Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Et l'on entend déjà la révolte qui gronde

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Pour bien mater tout l'été

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  • Mercredi, 11 Juillet 2012

Quand reviennent les beaux jours, les ombilics des jeunes filles se mettent à l'air libre et s'offrent à la vue de tous, pour notre plus grand plaisir. Je ne comprends pas les ombilicophobes ; les réjouissances sont devenues trop rares, dans notre monde fait de contraintes, de normes et d'interdits, pour ne pas savourer sans retenue les quelques consolations qui nous restent accessibles. 

Je reprends ici un divertissement linguistique estival qui date de quelques étés. Depuis, le réchauffement climatique n'a pas été tel que le sens ait pu en être altéré. Les habitudes vestimentaires non plus ; voici donc de bons conseils pour ne pas mater idiot, et peu importe que l'on veuille bronzer ou non !

Je suis donc résolument ombilicophile. Avec un peu d'habitude, on distingue du premier coup d'œil les différentes catégories d'ombilics : les amandomorphes, les ombrellifères, les serpentiformes et les canellidacés. Chacune a son charme. Mais chacune impose ses critères de bon goût. Mieux vaut carrément couvrir un ombilic disgracieux que d'exhiber une composition susceptible de porter offense à la plus élémentaire harmonie.

Car il arrive que l'ombilic soit orné d'une petite pierre jetant ses éclats de lumière par le jeu subtil de la diffraction, ou bien transpercé d'une épingle, ou encore décoré d'un clocheton dont les tintements harmonieux font irrésistiblement penser à la douceur bucolique d'un alpage de Gruyère. Il faut alors que l'union de l'ombilic et de son compagnon obéisse à des règles simples de savoir vivre ; que de mariages somptueux, parfois inattendus, étalent ainsi leurs merveilles devant nos yeux gourmands, mais aussi, hélas, combien de dissonances, combien de regrettables hiatus ! Par exemple, si le corail enchante l'ombrellifère, et si l'ambre exalte l'amandomorphe, que de catastrophes intenables ne surviennent-elles pas quand on permute les termes de l'équation !

Je dois reconnaître que les petites beurettes et autres oiseaux des îles ont un sens inné des accords charmeurs. Mais d'une façon générale, scruter les ombilics, toutes ethnies confondues, est un exercice qui vous ouvre des horizons merveilleux et vous réserve des joies sans égales. D'autant plus que, contrairement à la plus belle des paires de lèvres, il ne peut en émaner aucun propos grossier, aucune injonction malsonnante ; et si on y détecte parfois un peu d'encrassement, ou un léger fumet sui generis, cela n'a rien de comparable aux épreuves que nous font subir les pieds ou les aisselles.  

Il m'a parfois été demandé de préciser où se trouve exactement l'ombilic et pourquoi il est devenu visible de nos jours. Je vais essayer d'être aussi précis que possible. L'ombilic se trouve sur la face avant du corps, au centre de l'espace laissé libre par le double raccourcissement du tiche, qui n'en finit pas de remonter vers le haut, et du gyne, dont on ne sait où finira sa folle course vers le bas. Tiche et gyne sont devenus ces dernières années, dès que la température le permet, les deux pièces maîtresses de l'accoutrement féminin. L'origine de ces deux articles d'habillement est incertaine, voire polymorphe ; il semble bien qu'ils soient antérieurs au téléphone portable, mais certains auteurs les associent plus volontiers aux rolaires.

Le tiche est un maillot de coton que l'en enfile par la tête ; d'où le verbe s'enticher, pour mettre son tiche, et son contraire se déticher. Exemple : Elle n'a plus aucun mal à s'enticher depuis qu'elle s'est acheté un passe tiche. Le tiche se différencie de l'antique tricot de peau par ses couleurs bigarrées et ses inscriptions tapageuses qui identifient son porteur à une vedette sportive de haut rang et de hauts revenus : le tiche rend fortiche.

Parfois le tiche heurte ; c'est qu'il est muni d'un heurtoir, accessoire bien utile quand on veut se faire ouvrir des portes dans le grand monde. 

Quant au gyne, c'est un pantalon fait de toile grossière, bleu à l'origine mais souvent délavé, dont l'inconfort et la rigidité sont compensés par un évasement sous la taille permettant aux fesses, même les plus abondantes, de s'expanser et de ballotter à leur aise. Des poches arrière, uniquement décoratives car inaccessibles, viennent en souligner les contours afin de permettre au promeneur averti de ne rien perdre de leurs mouvements rythmés par la marche, que celle-ci soit nonchalante ou sportive (ce qu'on appelle parfois le gyne tonique). 

La mode du gyne s'est répandue comme une traînée de poudre : Après avoir longtemps préféré les robes, Ginette s'est enfin mise au gyne. Cependant certains auteurs affirment que le gyne était déjà porté il y a plus de cent ans, par les garçons vachers d'Amérique : c'est du moins la thèse défendue par le célèbre ethnologue Lévi Strauss. Mais il est vrai qu'il disait la même chose des Boro Boros. Il faut toujours se méfier des propos des ethnologues.

On connaît aussi le gynécée, nom donné dans les grands magasins aux espaces où l'on a installé des cabines d'essayage de gynes.

Amis ombilicophiles, je vous souhaite donc à tous d'excellentes recherches pendant les radieuses journées d'été. Restez sur le qui-vive ; une pièce rare est toujours inattendue, et l'instant de sa délicieuse contemplation est toujours trop court !