Augmenter la taille des caractères Diminuer la taille des caractères Taille initiale
Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

Créer un PDF Imprimer

Coupons-nous la main, coupons-nous le bras !

Réduire Augmenter Taille du texte
  • Lundi, 17 Septembre 2012

Il faut fermer Fessenheim, entend-on de toutes parts, sur un ton de rhapsodie vindicative.

Le grand Baal l'exige. C'est un sacrifice rituel qui nous est demandé ; il nous faut nous couper une main, un bras, parce qu'une divinité cruelle et inflexible le commande.

Je ne suis pas assez calé pour savoir s'il faut chercher les clefs de ce comportement d'automutilation industrielle et sociale chez Lévi-Strauss ou chez René Girard. J'aimerais néanmoins que l'ethnologie, ou d'autres sciences du tréfonds grégaire et primitif de l'âme humaine, puissent venir m'éclairer : s'agit-il là d'un épisode insignifiant de la vie politique, que d'autres vicissitudes viendront bientôt recouvrir, ou bien s'agit-il d'un besoin sacrificiel profond de nos sociétés vieillissantes, poussées à immoler leurs forces vives, non pour renaître, mais pour mieux mourir ?

Car s'il faut absolument fermer Fessenheim, pourquoi faudrait-il sauver Florange et Aulnay sous Bois ? Pourquoi ne pas, dans la foulée, offrir au grand Baal une ventrée de fermetures d'usines comme il n'a jamais osé en rêver ? Fermons Flins, Rennes, Sochaux. Fermons Fos et Dunkerque. Fermons Cattenom, Paluel et le Tricastin. Fermons ! Fermons !

En ce qui me concerne, il y a moult établissements, industriels ou commerciaux, touristiques ou culturels, que j'aimerais bien voir fermer et disparaître, simplement parce qu'ils ne me plaisent pas. Fermons Eurodisney, fermons tous les maquedeaux, et j'applaudirai.  

Interdisons cette publicité caquetante et omniprésente qui nous prend toujours pour des imbéciles, interdisons tous les journaux stupides, toutes les musiques débiles. Démolissons tous les bâtiments disgracieux, mettons à bas tous ces pylônes et ces panneaux qui déparent nos paysages. Faisons taire tous les importuns, les fâcheux, les radoteurs. Éradiquons la connerie ! Voilà un programme qui ne peut que me séduire. Appliquons-le à la lettre.  

Chacun dressera aisément, comme moi, une longue liste de réalisations techniques ou d'activités humaines à rayer de la carte pour son bon plaisir. Il ne sera pas nécessaire d'être très nombreux pour parvenir ainsi à désintégrer tout ce qui existe. Mais il ne s'agit là que de mouvements de colère ou de caprices d'esthète, et chacun admettra que l'équation du « vivre ensemble » s'exprime par l'échange d'une corne d'abondance de bienfaits sociaux contre la résignation à coexister avec des êtres et des objets qui ne nous plaisent guère.  

La fermeture de Fessenheim n'appartient pas à cet ordre de choses. C'est un phénomène religieux, relevant d'une observance collective très primitive, antérieure à la révélation chrétienne qui conféra autonomie et responsabilité à la personne humaine. Les arguments de la raison n'y ont aucune prise.