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Petite prospective du système éducatif

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  • Jeudi, 20 Octobre 2011

La guerre de Troie, pas plus que le procès de Jésus, n'auront jamais autant nourri les éventails de nos libraires ni suscité autant d'âpres controverses que la réforme de notre système éducatif, ou le vague à l'âme de nos enseignants. Dans ces conditions, il reste bien peu de place pour une idée nouvelle. La production est telle que tout a déjà été dit et redit, cent fois, mille fois, sur tous les tons de la gamme.

Et cependant... En prenant une distance suffisante d'avec l'école, une réalité saute aux yeux : les mêmes politiques publiques qui poussent au développement d'une société de purs consommateurs demandent à l'école de former des purs producteurs. On veut installer des écoles spartiates au beau milieu d'Athènes, des écoles de fourmis au pays des cigales.

Il est bien loin, le temps où l'on se demandait si le premier rôle de l'école doit être de fabriquer des têtes bien faites ou de produire les compétences exigées par le marché du travail. L'enseignement classique, qui avait assuré pendant des décennies la reproduction d'une élite française lettrée et cultivée, n'a pas survécu à l'explosion des effectifs scolarisés et ne subsiste plus qu'à l'état de traces. 

Malgré les dénégations de tous, officiels comme enseignants, il ne reste aujourd'hui de l'école d'antan qu'une vaste machine à bourrer les crânes avec tout et n'importe quoi, pourvu que "ça aide à trouver un emploi". Bien sur, cette machine fonctionne mal, car les enseignants sont des enseignants et non des formateurs, et tout se ligue pour leur rendre la tâche à la fois ingrate, surhumaine et mal considérée.

D'une part, la société et les familles se sont défaussées sur l'école de responsabilités que celle-ci ne peut et ne pourra jamais assumer. Ce qui restait de prestige à la fonction éducative s'est évaporé ; d'espace protégé jadis, l'école s'est peu à peu muée en déversoir et en révélateur de toutes les maladies sociales du pays. D'autre part, la complexe machinerie syndicalo-sociale enseignante n'assume plus ses fonctions traditionnelles et paternelles d'accueil, d'intégration et de soutien des nouveaux arrivants dans les métiers de l'enseignement. En revanche, elle  se survit comme gigantesque force de blocage et d'immobilisme, sans doute la plus puissante armée conservatrice que le monde ait connu depuis longtemps.

Mais si l'école fonctionne mal, elle fonctionne. À la remorque de l'économie et à son service. Les cahiers Halloween succèdent aux cahiers Zizou, qui avaient eux-mêmes succédé aux cahiers Diana. Chaque année, les sections BTS d'Action Co crachent leur contingent de nouvelles mules prêtes pour la besogne, tandis que zone par zone, les vacances à tiroir répondent sans faille aux commandements de l'industrie du tourisme. 

Il y a de quoi sourire, quand on sait que tous les projets de réforme du système éducatif vers plus de diversité ou plus d'autonomie ont immanquablement achoppé sur l'évocation de l'abominable spectre de la privatisation, horreur absolue, alors que la machine scolaire toute entière est comme dévotement prosternée aux pieds de ce nouveau Baal qu'est l'idole Emploi...  

Seulement voilà. Emmenée par la gauche mais sans que la droite s'y oppose vraiment sur le fond, la France a choisi sa réponse aux agressions de l'économie mondialisée : la demande plutôt que l'offre, la cigale plutôt que la fourmi. Avec les 35 heures et la RTT qui en ont été les signes les plus emblématiques, l'État encourage les Français à employer leur temps libre à consommer, faisant le pari que l'offre suivra. Même si l'on revient sur les excès caricaturaux de la priorité au temps libre sur le temps de travail, l'esprit demeure, et il se situe tout à l'inverse de la démarche imposée pendant les "Trente Glorieuses" où le mot d'ordre était de produire toujours plus, puis de laisser faire le marché, lequel saura bien absorber tout ce qu'on aura produit.

Certes il faut, par nécessité, un équilibre entre promotion de l'offre et promotion de la demande. La fourmi qui travaille sans arrêt mourra de faim si personne ne prend le temps de consommer, donc d'acheter ses produits. Et la cigale qui veut consommer sans arrêt mourra aussi de faim si personne ne travaille pour l'approvisionner. Mais il s'établit à chaque époque un ordre dans l'attelage du convoi, imposé par les circonstances et la démographie, qui distribue les rôles : l'une donne l'impulsion et la direction à suivre, l'autre suit. 

Lors de la reconstruction d'après guerre, la natalité était forte, et il était normal que l'offre mène la barque. Dans la France actuelle, rassasiée et vieillissante, la demande doit prendre le relais. Dès lors, ce que fait l'école apparaît comme un contresens total. 

Une politique de la demande ne peut porter ses fruits que si elle s'accompagne d'une vigoureuse éducation à la demande. En conséquence, l'école ne devrait plus apprendre aux enfants à produire, mais leur apprendre à consommer, c'est à dire à utiliser intelligemment leur temps, à se détourner de l'uniformité abrutissante, à rechercher le  raffinement et l'éclectisme. 

Une grande majorité des Français, surtout parmi les jeunes générations, ne sait pas consommer, ne l'ayant jamais su, ne l'ayant jamais appris. La population reste sur la lancée de la consommation développée en période d'offre : télé de masse, bouffe de masse, mœurs, sports et culture de masse.  Tous ces produits ont historiquement répondu à la nécessité de dégager des emplois pour augmenter la productivité. Or désormais, c'est à la consommation qu'on demande de créer des emplois ; et cela ne viendra pas tout seul. Le métier de producteur s'apprend, mais la fonction de consommateur avisé, aussi.

Voilà du pain sur la planche, pour l'école future. C'est à dire : dès maintenant. Car quand les batailles d'hier n'en finissent pas d'être perdues, il est déjà trop tard pour engager celles d'aujourd'hui ; il faut donc sauter une étape, et attaquer sans attendre davantage les batailles de demain.

Quant à l'action politique, pour nécessaire qu'elle soit, elle ne sera pas suffisante. Pour que la demande puisse s'orienter durablement vers des produits créateurs d'emplois, donc des produits chargés de sens, de diversité, de goût, voire d'érudition, pour que la société se détourne des productions de masse et rende obsolètes leurs circuits de fabrication, de distribution, de promotion, de publicité et de reproduction, il faudra des bouleversements d'une autre force qu'un changement de ministre de l'éducation ou une nouvelle loi-programme.

Face à des enjeux de cette ampleur, je pense qu'en fond de scène, c'est la démographie qui commande ; ce qu'elle a fait, elle seule peut le défaire. J'aurai maintes fois l'occasion d'y revenir. Qu'on me permette simplement d'exprimer ici que nous allons bénéficier, dans les années qui viennent, d'une "fenêtre de tir" favorable.