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Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

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Le Québec en AOF

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  • Mercredi, 02 Octobre 2013

Jean-François Lisée est actuellement ministre des Relations internationales, de la Francophonie, du Commerce extérieur, de la Métropole (c'est à dire de Montréal) et chargé des Relations avec les Anglo-Québécois. Voilà qui ne lui laisse guère le temps de chômer, et pas toujours celui de répondre aux courriels qu'on lui envoie.

Avant de devenir député, puis ministre, au temps du gouvernement libéral de Charest, il était connu comme universitaire et journaliste de gauche. Séduit par le mouvement coopératif et par l'économie sociale, il s'en fit un ardent propagandiste. 

Je lui souhaite plein succès dans ses initiatives, et je le soutiendrai bien volontiers si j'en avais quelque possibilité. Mais tout en restant lucide ; Lisée passe volontiers d'une passion à une autre, et, comme beaucoup de Québécois, il ne s'embarrasse guère de reconnaissance pour services autrefois rendus. Je mesure bien le risque que la fréquentation des multinationales lui fasse oublier les coopératives, que celle des Anglo-Montréalais lui fasse oublier la défense prioritaire de la langue française et que ses contacts intenationaux tuent en lui le souverainiste québécois pour privilégier le socialiste cosmopolite. 

Mais si le risque est réel, le pire n'est jamais sûr, et je vois en Lisée une chance, un atout, tant pour la Francophonie que pour l'économie sociale.

Aussi c'est avec plaisir que je reprends les notes qu'il a publiées de retour d'une semaine passée en Afrique de l'Ouest francophone, cette ancienne AOF que bien des Hexagonaux semblent avoir passée par pertes et profits. Le récit commence par l'évocation d'une coopérative ; voilà qui est sympathique !

Mais la suite doit nous faire réfléchir. Les Québécois (et ne parlons pas des Chinois !) semblent nous donner des leçons d'efficacité et d'organisation. Comme en bien d'autres domaines, d'ailleurs. 

 

Écoutons parler Lisée :

 

Le premier moment fort de notre mission africaine fut, littéralement, le premier moment.

Dimanche matin, 200 femmes vêtues de robes blanches et orange nous attendent en banlieue de Dakar pour partager leur fierté. Elles sont des coopérantes. Elles fabriquent du savon artisanal et retirent une "motivation" (un revenu) croissante. Les organisatrices ont affiché dans la grande salle des tableaux de la croissance de la production, de la diversification des produits, du nombre de membres, et des "motivations" pour les dernières années. Impressionnant. On m'explique chaque tableau, chaque chiffre, on m'expose les objectifs pour la suite.

En quoi cela concerne-t-il le ministre blanc venu du Québec ? Ce sont des Québécois de la SOCODEVI, le bras international des coopératives québécoises, qui conseillent ces femmes. Qui "professionnalisent" leur fonctionnement, leur comptabilité, leur mise en marché. Et ils le font avec un budget du Programme de solidarité de notre ministère.

Je suis donc en présence d'une illustration concrète de la solidarité québécoise. Accompagner la création d'emploi, assurer l'autonomie, permettre que des centaines de femmes, à l'autre bout du monde, soient rayonnantes de fierté.

Soif de Québec en Afrique, soif d'Afrique au Québec

La tournée africaine d'une semaine nous a menés au Sénégal, en Côte d'Ivoire, puis au Burkina Faso. Nous, c'est-à-dire la centaine de Québécois membres d'entreprises, surtout moyennes, du secteur de l'éducation, de la coopération internationale qui ont fait le voyage. Une centaine. Nos hôtes africains n'en revenaient pas de l'importance de la délégation, une des plus grandes, tous pays confondus, qu'ils aient jamais reçues. Et je ne manquais pas de leur souligner que chacune de ces entreprises et institutions avait payé ses billets d'avion, ses chambres d'hôtel, ses frais d'inscription à la mission et était donc très motivés à produire des résultats tangibles et rapides.

Tangible et rapide ? Le lundi, j'emmène le ministre sénégalais du Commerce et de l'entrepreneuriat, Alioune Sarre, voir la maison préfabriquée de Novatech. Ses pièces avaient été débarquées du conteneur la veille. (Oui, la veille !) La structure et plusieurs murs sont déjà montés. Ne manque que le toit. Le PDG, Harold Savard, est fier d'expliquer qu'il a adapté l'apparence extérieure de la maison au goût des Sénégalais, qu'il forme les ouvriers locaux à la technique de montage, qu'il pourrait même, s'il a de larges contrats, fabriquer sur place la structure de métal, important le reste du Québec.

Le ministre est impressionné, de la rapidité et du prix. Et du fait que la structure peut être adaptée pour faire des maisons à un ou plusieurs étages, à faire des écoles ou des petits comptoirs pour les marchés publics. Surtout, il trouve sur place le partenaire local de Novatech, Cheikh Ahmet Tidiane, un ancien footballeur que tout le monde connaît. Tidiane a d'ailleurs fait commande d'une école préfabriquée qu'il fera construire dans son village.

Gagnant-gagnant ? Un chiffre : 3 500

J'entends les sceptiques. À quoi bon s'échiner à ouvrir des marchés en Afrique, alors que nous devrions concentrer nos efforts sur le vrai marché d'exportation, les US of A ? D'abord il n'est pas question de laisser notre grand voisin et client de côté.

Mais savez-vous qu'au cours des sept dernières années, alors que nos exportations américaines chutaient, nos entreprises ont doublé leurs ventes en Afrique pour y atteindre le milliard de dollars. Avec quel impact ? 3500 emplois ont été générés, dans toutes les régions du Québec, par cette augmentation. Doubler encore nos exportations, c'est créer 7000 emplois de plus.

Le meilleur investissement, c'est dans les têtes

Tangible et rapide ? Le mercredi nous sommes dans le bureau de Moussa Dosso, ministre de l'Emploi et de la Formation professionnelle de Côte d'Ivoire. Autour de la table, des représentants de Cégep international et du Cégep de Trois-Rivières. Nous expliquons à M. Dosso que, la veille, à Dakar, on a célébré le fait que Cégep International a remporté un appel d'offres de deux millions de dollars de la Banque mondiale pour aider l'Institut d'enseignement professionnel et technique à installer huit centres de formation techniques dans le pays pour former la ressource la plus importante pour l'économie locale : les techniciens.

Dosso l'Ivoirien n'a pas l'intention de se laisser damer le pion par ses amis sénégalais. Il y a quelques années, il avait passé dix jours au Cégep de Trois-Rivières pour se familiariser avec notre expertise de formation professionnelle et il nous annonce qu'il a bien l'intention de donner suite aux projets de partenariats et donne des instructions en ce sens.

Les Cégeps, l'École Nationale d'Administration publique, l'Institut maritime du Québec (qui forme du personnel du Port d'Abidjan), le Directeur général des élections, qui nous accompagne, même les organisations syndicales et les coopératives membres de la délégation apportent un bien précieux à nos interlocuteurs : le transfert d'expertise, la formation, la professionnalisation. L'Afrique moderne, qui affiche d'impressionnants taux de croissance (4,3% au Sénégal, 8% au Burkina, 9% en Côte d'Ivoire), a un besoin criant de ce que le Québec peut offrir.

La diversité des membres de la délégation fait partie de notre message. Nous sommes venus pour participer à la croissance africaine et, ainsi, créer des emplois au Québec, c'est sûr. Mais nous ne sommes pas des prédateurs. C'est toute la société québécoise qui vient répondre à l'appel de partenariat de l'Afrique francophone.

Des solutions québécoises

Dans le bureau du ministre des Mines et de l'Énergie du Burkina, Salif Lamoussa Kaboré, la créativité des entreprises québécoises fait son effet, ce vendredi.

Kaboré tient dans sa main une ampoule de bonne taille. Elle fonctionne à l'électricité, mais est aussi activée par un petit panneau solaire qui lui donne 10 heures d'autonomie. En prime, on peut y brancher son téléphone cellulaire pour le recharger. C'est la petite merveille de Global Consultex, de Montréal, que vient de présenter Steve Marineau. Il est suivi par Benoit LaSalle, de Windiga énergie, qui transforme les déchets en énergie, le bambou en mégawatt, sans parler du solaire. Jean-Louis Vangeluwe, de Solmax, de Varennes, enchaîne avec ses géomembranes qui protègent la nappe phréatique des écoulements des sites miniers. Puis c'est Marc Bertrand, du Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, qui expose la gamme de formation offerte pour les spécialistes de l'industrie minière, en pleine explosion au Burkina, grâce entre autres aux activités de la Québécoise SEMAFO.

Nos interlocuteurs sont particulièrement intéressés par l'énergie solaire. Le Président du Burkina, Blaise Compaoré, interrompt notre entretien pour nous conduire sur sa terrasse pour nous montrer les panneaux solaires qu'il a fait installer et qui produisent 40% de l'énergie consommée par les bureaux présidentiels. (Il nous montre aussi le parc naturel qui jouxte le Palais et qui cache, nous dit-il, d'énormes boas.) Une trentaine d'enfants en uniforme bleu et blanc regardent, sur le mur, la projection d'un écran d'ordinateur. Ils y voient, à l'autre bout du monde, une classe de jeunes Québécois, qui leur posent des questions. « Quel est le climat dans ton pays ? Peux-tu décrire les maisons ». Tour à tour, les étudiants burkinabés, du Lycée Saint-Viateur de Ouagadougou, viennent répondre. Le projet est porté par la Fondation Paul-Gérin-Lajoie et appuyé par le CÉFRIO. Après deux ans de projet pilote, financé par le MRI, l'utilisation de l'ordinateur comme outil d'apprentissage doit contribuer à réduire la fracture numérique nord-sud. Le dialogue d'élèves Ouaga-Montréal n'est que l'aspect le plus spectaculaire. L'important est que les diplômés soient outillés pour faire faire un bond qualitatif à leur économie locale, la faire profiter de l'outil technologique.

Avant la rencontre, François Gérin-Lajoie et Annie Brassard, du CÉFRIO sont nerveux. Le projet pilote tire à sa fin, et on ne sait toujours pas si le gouvernement du Burkina le reprendra à son compte le projet, appelé @CTIF.

La mission : un accélérateur

Le fait qu'un ministre québécois soit présent en mission ne fait pas apparaître les projets comme par magie. Mais l'annonce de son arrivée sert d'accélérateur à la prise de décision. Puisqu'il est là, il faut dire quelque chose. Donc, faire remonter les dossiers. C'est ainsi que Koumba Boly Barry, la ministre de l'Éducation nationale et de l'alphabétisation, nous annonce que les budgets sont débloqués, que des financements internationaux sont trouvés, et que le projet pourra se déployer bientôt dans plusieurs écoles et plusieurs régions du pays.

Mais comment envoyer un signal internet de qualité en région ? Une entreprise chinoise propose l'installation de fibres optiques, nous apprend-on, mais c'est lourd et pas pour demain. Avec du Groupe Xit, de Trois-Rivières, on propose au ministre burkinabé de l'Industrie, du Commerce et de l'Artisanat, Patiendé Arthur Kafando, une autre solution.

Robert Proulx, président d'Xit, explique comment il peut installer à faible coût des tours-relais de Wi-Max sur le territoire. Il compte installer sa tête de pont africaine à Ouaga, essaimer sur l'Afrique de l'Ouest et former des talents locaux pour maintenir les équipements en fonction. Les conseillers du ministre prennent des notes, et des rendez-vous.

Le soin avec lequel les entreprises québécoises insistent sur l'emploi et la formation de personnel local est un atout en soi. La mine SÉMAFO, un gros employeur en Afrique de l'Ouest avec 26 000 employés, a un ratio de Québécois par salarié local de 8%. Les mines traditionnelles, jusqu'à 12%. C'est dire que des cadres locaux sont formés.

Voilà en quoi notre présence est structurante. Michel Côté, président de CRC Sogema, a aidé le ministère des Revenus du Sénégal à perfectionner ses méthodes de perception des impôts de manière à augmenter de 25% les revenus de l'État. Et a signé un nouveau contrat pendant la mission.
Le Directeur général des élections, Marc Drouin, épaule la construction démocratique en Côte d'Ivoire et au Burkina. Je demande au ministre burkinabé chargé des Réformes politiques, Bongnessan Arsène YE, quelle autre nation, à part le Québec, est mise à contribution pour ces réformes.

Il semble étonné de la question. « Aucune. Nous on choisit de travailler avec le Québec, c'est tout. »

Idem à l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoire, qui jouit du soutien de notre Assemblée nationale pour organiser ses archives, former son personnel. Je croise un ancien député québécois, François Beaulne, embauché par un organisme d'aide américain pour aider les Assemblées africaines à... suivre l'exemple québécois.

Il faut ajouter que le Québec a laissé sa trace dans les esprits. À Thiès, au Sénégal, où on nous présente les plans d'un futur écoquartier de 2000 coopératives d'habitat soutenues par SOCODEVI, le jeune maire nous annonce qu'il a fait son MBA à l'UQAM.

Un des ministres des affaires étrangères rencontrés me parle de sa fille qui termine HEC à Montréal. Le premier ministre burkinabé, Luc Adolphe Tiao, est un diplômé de l'Université de Montréal. Sa fille a étudié à Laval.

Une présence permanente

Quels sont les résultats d'une visite comme celle-là ? Difficile à quantifier. Nous pensions, au départ, faire état de 25 annonces économiques ou institutionnelles. Nous repartons avec le double, dans nos bagages.

Elles ne survivront pas toutes, c'est sûr. Mais plusieurs autres vont s'ajouter, grâce aux contacts personnels forgés pendant la semaine. À chaque étape, chaque entreprise et institution a été associée à plusieurs partenaires locaux potentiels pour engager les discussions.

Surtout, nous avons établi une présence permanente à Dakar et Ouaga. Les bureaux d'Expansion Québec servent à accueillir des entreprises québécoises qui viennent tâter le terrain, prospecter le marché, chercher des partenaires. S'ils y parviennent, ils volent de leurs propres ailes et laissent leur place à d'autres entreprises. (Les services sont tarifés, Expansion Québec va donc s'autofinancer.) Mais ils ont l'assurance de trouver, sur place, un bureau immédiatement fonctionnel et un consultant, choisi par nous, qui connaît bien le terrain et peut les accompagner.

La caution de l'AMF : ne partez pas sans elle

Un mot sur l'intégrité. J'ai insisté pour que la mission débute par une présentation sur la RSE, la responsabilité sociale des entreprises. Nous avons établi que des entreprises qui se sont vues refuser par l'AMF leur certificat d'intégrité ne pouvaient s'inscrire à la mission. J'ai aussi décidé que nous ne pouvions pas nous substituer à l'AMF, à l'UPAC ou aux tribunaux en choisissant nous-mêmes d'exclure des entreprises, de génie-conseil par exemple, dont les noms ont été mentionnés dans les enquêtes, mais pour lesquels l'AMF n'a pas encore donné d'avis.

J'ai cependant décidé que ces entreprises ne pourraient pas participer à mes rencontres avec les ministres africains, donc bénéficier de notre caution, tant qu'elles n'auront pas obtenu leur sauf-conduit de l'Autorité des marchés financiers.

L'Afrique de demain

Nous n'avons eu de l'Afrique qu'une vision partielle, celle des missions officielles avec quelques visites dans les projets de développement. Cependant je peux témoigner de la nouvelle génération de ministres rencontrés dans ces trois pays, de leur énergie, de leur pragmatisme.

De leur sens de l'humour aussi, un trait de plus qui nous rapproche. Et quel plaisir de faire des affaires en français, à l'autre bout du monde !

Je leur ai lancé un défi, cependant. Notant que le Sénégalais de naissance et québécois d'adoption Boucar Diouf avait été, récemment, porte-parole de la fête nationale du Québec, j'ai souhaité que, bientôt, un Québécois de naissance et Sénégalais d'adoption devienne porte-parole de la fête nationale sénégalaise. Et s'ils manquent d'humoristes pour remplir le rôle, nous en avons en stock. Nous pourrions leur en exporter quelques-uns.

NB. J'ai eu naguère la chance de rencontrer Boucar Diouf. Il était venu de Dakar à Rimouski pour y terminer son doctorat sur la reproduction des poissons... et il y est resté, mais comme conteur et chansonnier. Chaque aventure humaine est une exception, les échanges ont d'indéniables vertus, et le talent de Boucar (Boubacar ?) lorsqu'il monte sur scène est exceptionnel... Néanmoins il est vital pour l'Afrique de conserver ses élites chez elle, et que les lourds investissements qu'elle réalise dans l'enseignement supérieur ne viennent pas profiter en priorité aux pays riches. Ceci est certes un autre débat, mais je ne pouvais éviter de le souligner au passage.