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Politique familiale et politique sociale

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  • Lundi, 03 Octobre 2011

Notre ami et complice Yves Montenay, que nous croisons souvent dans des lieux où l'on discute de démographie, dans d'autres où l'on milite pour la défense de la langue française, nous a envoyé un texte "provocateur" que nous reproduisons bien volontiers, sans y rien changer. Le voici :

Notre politique familiale n'a pas à être sociale


Terra Nova, club de réflexion cité comme "boite à idées" du PS a publié une analyse et des propositions touchant notre politique familiale. Si les données en sont exactes, les conclusions sont très discutables, car ne distinguant pas le démographique du social.

Terra Nova dénonce notre politique familiale comme non redistributive, n'offrant pas assez de services en nature, et propose de supprimer le supplément de retraite aux mères de 3 enfants et plus.

S'il est exact que la politique familiale française est peu redistributive, c'est tout simplement parce que ce n'est pas son but ! Tout ne doit pas être jugé selon un critère égalitariste. Notre politique familiale a un objectif démographique, ce n'est pas une politique sociale. Son but est de  maintenir la fécondité française à un bon niveau. C'est important et indépendant de tout aspect redistributif. La relative faiblesse de notre fécondité de 1973 à 1999 a directement aggravé le problème des retraites et indirectement bien d'autres, dont l'emploi et l'immigration.

Cette politique doit se poursuivre : le niveau actuel de deux enfants par femme a beau être le meilleur d'Europe, il est encore insuffisant, car le nombre de parents va diminuer avec l'arrivée des classes creuse à la trentaine. N'oublions pas que la Russie et le Japon sont en train de sombrer, et que l'Allemagne et la Chine subiront le même choc dans quelques années. Les succès économiques actuels de ces derniers pays ne pourront rien contre ce mouvement de fond. Donc gardons à notre politique familiale son objectif démographique et séparons bien ce problème d'une éventuelle politique sociale.

Terra Nova souligne également à juste titre que la politique française offre peu de services aux parents et que les crèches sont rares. Mais a-t-on cherché à chiffrer ce que donnerait une généralisation des crèches, non pas en argent -problème déjà gigantesque- mais en personnes qualifiées qu'il faudrait retirer d'autres secteurs ? Bref là aussi manque l'analyse démographique.

Enfin la proposition de Terra Nova de mettre fin aux majorations de pensions de retraite pour les parents de trois enfants et plus, est, elle, terriblement injuste, car les parents en question -en général la mère- ont sacrifié une bonne part de leur carrière et donc de leur retraite, pour élever des enfants qui vont servir la retraite des autres ! Il n'est que justice de le rendre une partie de leur sacrifice. Et par ailleurs cette perspective de voir une retraite un peu moins diminuée par les maternités est cohérent avec l'objectif nataliste de l'ensemble de politique familiale française.

Donc deux analyses exactes, mais déconnectées de la réalité, et une proposition terriblement injuste. Chez Terra Nova comme ailleurs les données démographiques n'ont pas encore été vraiment assimilées.

(Les lecteurs intéressés peuvent se référer à mon livre Retraites, familles et immigration en France et en Europe, et à la revue Population et Avenir).

***

La charge est vive. Le texte étant concis, nous n'allons pas reprocher à Yves Montenay de ne pas avoir abordé tel ou tel point, de ne pas avoir nuancé, développé, relativisé. Et nous n'allons pas, non plus, chercher à nous substituer à Terra Nova pour esquisser une réponse. En effet, Terra Nova n'est pas un producteur de prospective ; c'est une équipe dont le cahier des charges est de faire gagner les élections à son parti, en rédigeant des avis aux airs d'innovation moderniste mais qui ne heurtent pas le vieux fonds idéologique de son électorat traditionnel. Or, en matière de politique familiale, les pesanteurs sont particulièrement lourdes. Tout nataliste est considéré comme conservateur, et tout progressiste se sentira obligé de renchérir dans la critique du natalisme. C'est précisément de ces pesanteurs stériles qu'il faut absolument sortir !

J'ai donc choisi, pour lancer le débat et mieux en éclairer les enjeux, de donner la parole à deux spécialistes de mes amis, les professeurs Socialis et Familialis. Ils sont tous deux administrateurs de l'UDAF de Tarn-et-Moselle, où ils ont coutume de polémiquer sans jamais trouver d'accord.


Professeur Socialis :


Je sens bien, dans l'argumentation d'Yves Montenay, un attachement quasi filial au message laissé par Alfred Sauvy : il faut des Français pour la France. C'était le titre d'un livre qu'il écrivit juste après la Libération, avec Robert Debré. À cette date, on ne savait pas encore que la fécondité s'était fortement redressée, et les auteurs du livre, se fiant aux tendances de l'avant-guerre, prédisaient pour la France un avenir bien sombre. Privée d'enfants, celle-ci ne pourrait se reconstruire, et son rang dans le monde ne cesserait de décliner. On sait que c'est le contraire qui s'est produit... Quand il en a pris conscience, Alfred Sauvy a consacré toutes ses énergies à l'éloge et à la préservation de ce "miracle démographique", et ce jusqu'à sa mort en 1990. Il avait alors atteint 92 ans ! Mais nous ne sommes plus en 1945 ou en 1950 ! Conserver coûte que coûte une forte natalité, en faire un absolu indépassable, ce n'est pas de notre temps. Surtout avec des ressources publiques de plus en plus chichement mesurées. La société a changé, les priorités doivent changer aussi. Vous me parlez de l'effondrement prochain de l'Allemagne ; mais il y a trente ans, un Pierre Chaunu nous annonçait que cet effondrement était imminent ! Et non seulement il ne s'est pas produit, mais l'Allemagne est aujourd'hui en bien meilleure santé que nous. Pourquoi ? Parce qu'on y a compris que le nombre n'est pas tout, et que c'est de la qualité de l'accompagnement social que dépend la prospérité d'un pays. On peut avoir moins d'enfants, mais s'ils sont mieux formés, mieux soignés, la société aura de meilleurs résultats.


Professeur Familialis :

Eh bien moi, je sens dans vos propos un double archaïsme bien plus ancien que 1945 ou 1950. D'abord, un vieux fond de malthusianisme bourgeois qui ne voit dans l'enfant qu'une gêne et une charge, une limitation à la liberté de l'adulte. Vous nous faîtes revenir à Sartre. Voilà qui date un peu ! J'affirme quant à moi que la cellule familiale est un lieu d'épanouissement bien plus qu'un lieu d'aliénation, et que les politiques de soutien à la famille, ou du moins ce qu'il en reste car leurs moyens ont été continuellement rognés des décennies durant, doivent être défendues bec et ongles car elles rapportent à la collectivité infiniment plus qu'elles ne lui coûtent. Il n'y a pas investissement plus rentable, socialement comme économiquement. Ensuite, vous en appelez à plus de prise en charge publique des services à la petite enfance, au prétexte de créer des emplois, de rendre plus facile le travail salarié des mamans, mais c'est votre vieux fantasme de la collectivisation intégrale qui ressort ! Laissez donc aux familles le peu d'autonomie qu'il leur reste. Elles sont mieux placées que l’État pour savoir ce qui convient aux enfants.


Professeur Socialis :


Mais c'est vous l'archaïque, vous idéalisez la réalité de la famille, vous vous en faîtes une image qui n'a jamais existé. Au temps où la France était à 80% rurale, croyez-vous que tout se passait dans le meilleur des mondes possibles ? Le travail de la terre imposait que toute l'existence soit centrée sur le foyer familial, on n'avait pas le choix ; et la vie n'y était pas avare de drames, d'incestes, d'infanticides, de mauvais traitements... Et quand s'est développé l'habitat ouvrier, je vous fais grâce de l'alcoolisme ! Tout cela c'était la famille. Relisez Zola ! Et si on est sorti de ces temps affreux, c'est grâce aux politiques sociales, non par le soutien à la natalité. Aujourd'hui il faut regarder le monde tel qu'il est : des foyers recomposés, des divorces, des PACS, une majorité de naissances hors mariage... et la famille traditionnelle bien sur, mais qui est devenue minoritaire. C'est à la diversité de ce public que nous devons adapter notre politique d'aide et de soutien.


Professeur Familialis :


Cette famille traditionnelle que vous rejetez dans la minorité reste néanmoins l'aspiration collective de la grande majorité. C'est ce vers quoi chacun veut tendre, et c'est ce qui assure le meilleur équilibre et le meilleur épanouissement de l'enfant. Et l'objectif d'une politique publique responsable ne doit pas être d'essayer de rendre supportables, et par là-même de perpétuer, des situations boiteuses toujours plus subies que désirées. Au contraire, son honneur est de montrer la voie, celle de l'ascenseur social comme celle de l'équilibre familial, et de la rendre possible. En particulier en permettant aux femmes de mettre au monde autant d'enfants qu'elles le souhaiteraient. Vous savez qu'on en est loin, et votre acharnement à dénigrer l'enfant de rang trois, a fortiori ceux qui viendraient après, a quelque chose de pathologique.


Professeur Socialis :

Mais tout simplement, mon cher, parce qu'avant d'avoir trois enfants, on en a d'abord un, puis deux. Et que toutes les femmes qui ont un ou deux enfants méritent aussi d'être entendues, aidées et soutenues. C'est quand même étrange que vous ne compreniez pas cette évidence. Quant aux familles très nombreuses, elles se concentrent dans les milieux traditionalistes très religieux et, je le reconnais, chez certaines communautés fraîchement immigrées, mais surtout là où l'intégrisme religieux est fortement présent. Le vieux militant laïque que je suis ne peut manquer de le remarquer. Luttant contre l'obscurantisme, contre l'école privée, je ne puis qu'être méfiant vis-à-vis de ces familles. J'y vois un frein à l'intégration, à la cohésion sociale, à la réussite scolaire... et je ne saisis vraiment pas au nom de quoi l'argent public viendrait encourager, subventionner ces comportements.


Professeur Familialis :

Eh bien moi, je le vois parfaitement. Vos propos sonnent comme un écho à ceux, dédaigneux et révoltants, que les riches Parisiens tenaient jadis à l'encontre des familles nombreuses pauvres fraîchement arrivées de la province. Tant de bouches à nourrir ! maugréait-on. Et cependant ce sont ces enfants, à force d'efforts, de dévouement, qui ont assuré le fonctionnement de notre industrie, de notre administration, de nos services publics. Eux, et non les rares enfants des parents malthusiens. D'autre part, je ne puis vous suivre dans votre stigmatisation des familles d'immigrés. Vous avez été parmi les premiers à exiger que l'on continue à ne produire aucune statistique "ethnique" ! Donc nous ne savons rien, officiellement, d'éventuelles différences de fécondité entre familles françaises et familles immigrées. C'est vous qui avez voulu qu'il en soit ainsi ! Vous êtes donc peu excusable de recourir à ces clichés...


À ces mots, le professeur Socialis se leva, rouge de rage. Les deux protagonistes en seraient venus aux mains, si le président de l'UDAF n'était parvenu à les séparer. Mais la discussion ne put reprendre après cet incident.

***


Merci à nos deux Professeurs d'avoir complété le propos préliminaire d'Yves Montenay. Le débat, le vrai, peut commencer. Qu'il me soit permis deux remarques :

D'abord, s'il est toujours tentant et plus facile d'opposer, il est beaucoup plus fécond de composer, d'assembler. Pourquoi donc politique familiale et politique sociale devraient-elles nécessairement entrer en conflit ? Pourquoi ne pas chercher à la fois le nombre et la qualité ? Pourquoi une fécondité élevée n'irait-elle pas de pair avec davantage de lien social et d'épanouissement collectif ?

Ensuite, que l'on fasse sa place à l'Économie Sociale ! Surtout dans les domaines où elle a fait ses preuves ! Le choix n'est pas entre des crèches d’État ou pas de crèches du tout. Terra Nova devrait y songer. Car avant le Et renovabis faciem terrae, n'y a-t-il pas passage obligé par le creabuntur ?