Augmenter la taille des caractères Diminuer la taille des caractères Taille initiale
Celui qui tremble à la guerre
N'est qu'un jean-foutre en amour

Créer un PDF Imprimer

Angèle et moi

Réduire Augmenter Taille du texte
  • Jeudi, 17 Septembre 2015

Vous vous souvenez certainement de Mademoiselle Angèle. Au temps de sa riante jeunesse, elle enchantait nos comptines et celles de nos jeunes enfants... Mais la mondialisation est arrivée, et avec elle la concurrence des ateliers de confection des pays à bas salaires. Plus moyen de gagner sa croûte en cousant des pantalons, des jupes et des jupons... Quant aux gilets de flanelle et autres bonnets de coton, la mode s'est chargée de les faire disparaître encore plus sûrement que la dure loi du marché. Et la bonne Angèle est devenue SDF, vivotant du RSA et de ses souvenirs.

Vous imaginez donc la surprise qui fut la mienne lorsque, la semaine passée, je l'ai croisée par cette fin d'été ensoleillée sur le pont des Arts, marchant d'un pas décidé avec un porte-documents sous le bras. Ses cheveux étaient devenus gris, et l'âge n'avait pas épargné les traits de son visage, mais j'y voyais cependant refleurir sa vivacité et son espièglerie d'antan. C'était comme si après une longue éclipse, elle retrouvait goût à l'existence.

- J'ai décidé de rebondir, me dit-elle. Je vais créer mon entreprise. J'ai plein d'idées, je pense que des gens comme moi ont à nouveau leur place dans la ville. La crise, le dénuement des uns, et le souci qu'ont les autres de préserver les ressources de la planète, ouvrent de nouvelles et inépuisables perspectives à des produits authentiques et réutilisables. Tout ce que j'ai appris de ma grand'mère, et qu'elle avait elle-même appris de sa grand'mère à elle, ça va revenir au premier plan. C'est déjà sensible. On va vouloir désormais s'habiller durable. Et moi, ça, je sais faire. Je tiens ma revanche.

J'étais sous le charme. Elle m'expliqua que le dossier qu'elle trimballait lui avait été préparé par deux jeunes entrepreneurs sociaux, deux filles fraîches émoulues de l'ESSEC, qui se proposaient de l'aider gracieusement à monter sa boîte. Elles lui avaient déjà réservé un local, dans une ancien hôtel de passe reconverti en pépinière, près de Saint Lazare.

- Tu m'accompagnes ? Je dois les retrouver là bas, on doit discuter de l'aménagement.

Le temps de traverser le Louvre et de remonter l'avenue de l'Opéra, nous eûmes tout loisir de deviser sur l'accoutrement et les préférences vestimentaires des centaines et des centaines de touristes que nous regardions marcher devant nous ou flâner le long des vitrines. Incontestablement, si la durée de vie des pantalons et des chemises pouvait être multipliée, ne serait-ce que par deux, que de gaspillages évités, que d'énergie économisée, que de pollution évitée, que de nature préservée ! Mon amie Angèle avait une puissance de conviction peu commune.

L'ascenseur n'était pas encore installé, et nous dûmes monter les cinq étages à pied, comme le faisaient encore il y a peu les habitués du lupanar.

- Ça me rappelle l'atelier de mes débuts, maugréa Angèle. Mais bientôt tout sera refait à neuf. On aura la fibre et l'ultra-haut débit. Parce que toute la relation client sera gérée numérique. Le client m'enverra avec son smartphone une photo de son pantalon troué, avec son numéro d'abonné ou de carte bleue, mon logiciel lui fera un devis en temps réel, il n'aura qu'à cliquer pour accepter et devra porter le vêtement dans la journée à son point relais ouvert jusqu'à 22 heures. L'entreprise d'insertion "Le dernier kilomètre en roller" attribuera à celui-ci un code barres, le glissera dans un sac aseptique spécial, en fera des ballots qui me seront livrés ici, dans ce vestibule, avant 6 heures le matin. Ensuite un robot déballera les pièces et me les présentera dans l'ordre que j'aurai choisi pour la journée, soit par taille des trous, soit par couleur des tissus, soit par signe astrologique du propriétaire. Après, c'est à moi de jouer, avec mon aiguille et mon fil !

- Sans oublier ton dé, ma chérie, ne pus-je m'empêcher d'ajouter.

- Oh oui ! J'ai gardé le même dé depuis ma première communion, tu savais ?

Les deux punkettes nous attendaient déjà. Jennyfer Blanc et Alison Leglas s'étaient spécialisées dans le naming, c'est à dire la fabrication complexe du meilleur nom de marque ou de produit à même de séduire la clientèle. Jennyfer nous fit un bref résumé de leurs premières cogitations :

- C'est génial, c'est transcendant ton projet, Andjel (elle ne pouvait s'empêcher de prononcer à l'anglaise). Grâce à ton aiguille et à ton fil nous allons pouvoir réduire l'empreinte carbone de nos fringues d'au moins 35%. C'est vraiment une ISM (je traduis pour les ploucs : une innovation sociale majeure). C'est l'application des principes de l'économie circulaire au monde de la sape. Réparer les trous et donner une nouvelle vie à un vêtement, tu es la seule, tu es la première à avoir pensé à ça. Pour faire la percée marketing que tu mérites, il te faut une marque d'enfer. On a cherché dans le dictionnaire, il y a deux mots qui évoquent à peu près ce que tu veux faire : mending et patch. Alors on te propose de travailler autour de deux suggestions : Mending City ou Gay Patch. C'est waow, c'est grandiose, n'est-ce pas ?

- C'est woaw, c'est géant, confirma Alison.

Angèle restant dubitative, je me risquai à prendre la parole.

- Attention, parce que Mending City ça ressemble un peu trop à mendicité, et pour une start-up qui va bientôt faire appel au crowdfunding ça pourrait être un handicap. Gay Patch c'est effectivement moderne et branché, mais gaffe car tout le monde a déjà utilisé le filon ! Rien que dans la rue en bas de la pépinière je vois que le salon de coiffure s'appelle Gay Tiff, le marchand de meubles Arthur Riddon s'est rebaptisé Gay Riddon, et même le réparateur de flippers Hector Mauvert s'affiche maintenant Gay Mauvert !

Il en fallait plus pour décourager Jennyfer :

- Alors j'ai une idée waow, une idée grandiose : Patchance ! Ça fait penser à danse, à ambiance...

- Ouais, et à "pas de chance"... soupira Angèle. Mais j'en veux, de la chance, moi ! J'en ai assez bavé comme ça. Les chanceux seront toujours les bienvenus mais il faut faire comprendre que nos services sont aussi faits pour ceux qui le sont moins. Le rapiéçage, c'est bon marché ! C'est moins cher que le neuf !

C'était vrai ; Jennyfer et Alison pratiquaient des tarifs tout à fait coquets, mais leur "charte éthique" leur faisait obligation de consacrer 50% de leur temps au marché des handicapés et des pauvres, et c'est à ce titre qu'elles assistaient ma douce Angèle. Mais on leur avait appris à l'ESSEC que pour séduire les pauvres, il faut leur donner le sentiment d'être riches. Alison n'en démordait pas :

- Tu veux faire du low cost, d'accord. Mais ça c'est pour ton process. Au niveau de ton styling, de ton teasing, tu dois chatoyer, pas apitoyer ! Ton "rapiéçage bon marché", c'est ringard, c'est franchouillard, c'est neu-neu...

Je sentais qu'il me fallait intervenir et trancher, faute de quoi mes donzelles allaient perdre patience.

- Voyons, mesdames, dis-je en prenant un ton plus solennel, il y a moyen de rapprocher vos points de vue et de parvenir à une synthèse qui conviendra aux frimeurs comme aux écolos, aux flambeurs comme aux radins, aux nécessiteux comme aux plus rupins. Je reprends votre dictionnaire, chère Jennyfer, mais dans l'autre sens, et je vois qu'à patch correspond un mot qui me plaît bien : reprise. Et pour low cost, ou bon marché, je propose un mot que tout le monde comprendra : économique.

Ce fut un cri de joie général. Ce que nous cherchions tous, la reprise économique, nous l'avions enfin trouvé. Je refusai de m'en attribuer seul le mérite.

- Je n'ai fait que vous aider à exprimer ce que vous pensiez déjà au fond de vous-mêmes, minaudai-je, aussi flatteur que faussement modeste.

Le magasin ouvrit peu de temps après. Ce fut la ruée. Tout le monde voulait voir, toucher, sentir, palper cette reprise économique que l'on annonçait et que l'on espérait depuis tant d'années. Messieurs Macron et Gattaz comptaient parmi les premiers clients. De mauvaises langues affirment même que c'est leur chef de cabinet en personne qui était chargé de faire les trous dans leurs pantalons.