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Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

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La CASA entre Strasbourg et Athènes

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  • Jeudi, 15 Septembre 2011

Je reprends mes notes du 18 mai dernier. Près de quatre mois fort agités se sont écoulés depuis. Un coup d'œil sur la Bourse m'apprend que l'action du Crédit Agricole a encore perdu plus de 40%, entre ce 18 mai, le jour de son assemblée générale, et aujourd'hui. Tout cela, c'est la faute à la Grèce... alors que cette Grèce n'en finissait pas de plomber les comptes et les perspectives de la CASA depuis assez longtemps déjà. Le jour de l'AG, l'action avait perdu 65% par rapport à ses plus hauts historiques, pas si lointains. Faîtes le compte : moins 65, et encore moins 40, ça vous fait passer (en euros) de 30 à 6, ce qui n'est pas brillant. Pas du Madoff mais presque.

 

S'en souvient-on, des communiqués de victoire de naguère ! Notre Crédit Agricole s'était pour de bon débarrassé de ses souvenirs des campagnes profondes, celles où l'on avait "les pieds sur terre", de son mutualisme de grand'papa et de toutes ces sympathiques vieilleries. C'était fini, ça ! On était parti, au son du clairon triomphant, à la conquête de l'Europe et du monde, pour montrer à tous qu'on est une vraie banque, qui joue dans la même cour que les autres. Une cagnotte de 5 milliards d'euros attendait les bonnes proies. Ukraine, Serbie, Égypte, tous pays prometteurs, Eldorados en puissance, s'offraient à la convoitise d'une équipe d'insatiables acheteurs. Mais le navire amiral de cette poussée capitaliste en terre lointaine, c'était Emporiki, la belle Hellène dont on attendait monts et merveilles. Le désastre n'a été dévoilé que petit à petit. Ce n'était au début qu'une banale fuite d'eau, qu'on allait colmater vite fait. Puis il fut admis que cela prendrait un peu plus de temps. Ensuite, on nous expliqua que les cadres locaux étaient tous des incapables. On allait les surveiller de près et, avec de la patience et de la discipline, tout s'arrangera... Alors peu à peu le trou devint gouffre, le gouffre devint abîme... et en fait d'équipe à remplacer, ce fut celle de Paris qui fut priée de déguerpir avec ses cliques, ses claques, ses parachutes dorés et ses retraites chapeaux. La vieille garde mutualiste et campagnarde revenait. Mais saura-t-elle remettre le navire à flots ?

C'est l'esprit plein de ces interrogations que nous arrivons à Strasbourg. On n'en était plus à se demander, comme au temps de l'introduction en Bourse, si après ce sacrilège il fallait toujours considérer le Crédit Agricole comme faisant partie de l'Économie Sociale. Désormais, il était clair qu'il ne s'en sortirait qu'en y revenant, et en y revenant vraiment. Mais à quel prix ? En n'y laissant que des plumes ? Ou de la vraie chair ? Ou des dépouilles fumantes ?

Nous découvrons l'endroit. Certes, les occasions de venir à Strasbourg sont nombreuses, mais on n'en connaît généralement que le quartier ancien autour de la cathédrale, et les bâtiments de l'Europe. L'imposant palais des congrès se détache derrière l'entrelacs des rails du tramway. Il fait beau, et à cette date les arbres du parc sont déjà au maximum de leur feuillage ; mais s'il est, de ce fait, facile de trouver une place de stationnement à l'ombre, encore faut-il anticiper les mouvements du soleil jusqu'au début de l'après-midi, et c'est un exercice autrement ardu. Beaucoup de places sont prises, par des voitures venant d'un peu partout, on le voit bien car toutes n'arborent pas encore de nouvelles plaques sans identification départementale... Et on en tire deux conclusions, d'abord que les caisses régionales de toute la France sont là, ensuite que les délégués n'ont pas tous des voitures neuves.

Nous nous séparons. Les uns vont visiter la ville, les autres munis de cartes d'accréditation vont assister à l'AG. À quelle heure peut-on se retrouver ? Premier dilemme. Nous interrogeons des appariteurs chargés du contrôle à l'entrée, des syndicalistes qui distribuent leurs tracts... Selon certains, tout sera fini à midi, selon d'autres, pas avant 14 heures. Eh oui, il fallait venir ici pour chercher midi à quatorze heures ! Est-ce une caractéristique de l'Économie Sociale ?

Le tract de l'UNSA est gentillet. On y prend acte des orientations choisies. Devenir en 2014 la référence européenne de la "banque universelle de proximité", pourquoi pas ? Mais que la mutualisation des moyens entre caisses régionales ne se fasse pas trop au détriment des effectifs ! Bref, le strict minimum.

Le texte de SUD est nettement plus agressif. On peut le lire en ligne, sur le site www.sudcam.com, en page 2 du numéro 84 du bulletin Objectif Sud. Le sociétaire de base y trouve un peu son compte, puisque la satisfaction du client n'est pas oubliée. Rien cependant sur la désertification des agences, transformées en hall d'automates, ni sur la tarification confiscatoire du moindre des services, du moindre des écarts à la règle ; le syndicat reste dans son rôle, même le jour de l'AG. Quand le confort du salarié et celui du client sont en conflit, celui du client ne pèse pas lourd.

Nous voici devant les comptoirs d'enregistrement. Très peu sont réservés aux actionnaires individuels ; rien à voir avec les rassemblements du Carrousel du Louvre ou de la Porte Maillot. En choisissant Strasbourg, la CASA savait que la réunion de famille ne serait pas troublée par les habitués parisiens des grandes messes du CAC40, et qu'en dehors des délégués des Caisses régionales, peu de monde ferait le déplacement.

Pour nous faire patienter avant l'entrée dans la grande salle, croissants et boissons nous tentent, en abondance. Panneaux d'exposition et vidéos en boucle nous repassent une série d'images que nous retrouvons sur les plaquettes qu'on nous a distribuées ; toujours les mêmes scènes, revenant à satiété. Leur message dégouline de bonnes intentions ; beaucoup d'anglais, beaucoup de banalités. Un seul fait marquant : LCL (c'est à dire l'ancien Crédit Lyonnais) est pleinement intégré à la communication. Au point qu'il apparaît périlleux de faire passer une frontière d'Économie Sociale au milieu du groupe... car partout est évoqué le "contenu réel du mutualisme". Une vraie force, ou une coquille vide ? Je regarde le tract de SUD qui n'y voit qu'un alibi, un mot vide de sens. C'est sévère, mais pas entièrement faux !

Nous entrons, sans nous presser, gavés de croissants. Les premiers rangs sont réservés aux délégués. Ils restent debout, circulent, se saluent, forment, déforment et reforment des groupes animés et démonstratifs. Ils sont entre eux, ils sont chez eux ; la séance prend du retard mais qu'importe ? Ce ne sont pas les quelques rangs d'actionnaires sagement assis à l'arrière qui vont les obliger. À les observer ainsi, je me rends à l'évidence : voilà qui est typique de l'Économie Sociale ! On ne verrait ça nulle part ailleurs.

Nous commençons vers 10 heures 30. L'immense salle est remplie environ au tiers. La musique d'ambiance est une chanson américaine ; le petit film d'introduction pourrait l'être aussi. Après avoir rappelé les précédentes éditions de l'AG en région (Lyon en 2005, Nantes en 2008), le Président Jean-Marie Sander, qui nous accueille sur ses terres en tant président de la caisse Alsace-Vosges, commence par une présentation de sa chère contrée et de tous les charmes de ses paysages. Puis vient le tour du directeur général de la même caisse, et c'est à peine s'il est plus près des réalités économiques. Tout cet intermède touristique aura pris vingt bonnes minutes. On se croirait au congrès d'une fédération d'éducation populaire ! Pas de doute, nous sommes toujours, à cet instant, vraiment dans l'Économie Sociale.

Enfin nous passons à la désignation, toujours toute formelle dans les AG, des scrutateurs et du bureau de l'assemblée. Il va être onze heures. On nous explique que le million et deux cent mille actionnaires de la CASA représente le plus gros chiffre du CAC40. Dans la salle, nous sommes 400 ou 500. Nous passons aux choses vraiment sérieuses ; d'après le directeur financier, l'année 2010 "confirme les frémissements de rebond entrevus en 2009". Ah qu'en termes galants ! Par pudeur, au chapitre des charges, Emporiki n'est cité qu'en second, derrière la construction du nouveau siège social à Montrouge. On nous assure que les moins values ont été digérées, les incertitudes levées, que l'Italie va mieux et repart de l'avant... décidément, qu'il était beau, ce joli mois de mai 2011 !

On nous jure que les aventures risquées, les produits toxiques et la spéculation de haut vol, c'est fini et bien fini. Cependant il faudra bien admettre à la tribune que "dans les comptes, il est difficile d'isoler ce qui correspond à la bancassurance de proximité du sociétaire". Cruel aveu...

Tout est martelé pour nous rassurer. La feuille de route 2014 est notre Credo. "Nous saurons être la banque des bons et des mauvais jours", promis, juré, craché. Le Président a fini. On nous passe alors un film, intéressant d'ailleurs, sur la vallée de l'Arve, où se sont tenues les "Assises du Décolletage". Curieuse programmation, tout de même... mais la Savoie, c'est le pays de l'ancien Président, le solide René Carron.

Comment ce terrien dont le seul aspect physique symbolise le "bon sens paysan" a-t-il pu se laisser griser par les sirènes de la finance spéculative, y risquer les ressources de la première banque du pays, et de tout-puissant patron se faire débarquer par ses pairs ? Il a du s'en dire des vertes et des pas mûres dans les coulisses ! Je rouvre le rapport d'activité de l'année précédente. On y voit une photo triomphale de la triple poignée de mains que s'échangent Carron, Mohammed Yunus et Georges Pauget, l'ancien directeur général, également tout-puissant... Avec un sourire carnassier, les trois intouchables sont réunis, et tous les trois seront débarqués peu après, y compris Yunus, le prix Nobel charismatique, vénéré du monde entier. A-t-il obtenu un aussi gros parachute que Pauget ? Ou plus gros peut-être ? En tous cas, que la roche Tarpéienne était bien proche du Capitole.

Cette belle photo marquait le lancement de la "Fondation Graamen Crédit Agricole", qui se trouve donc peu après, avec les malheurs de Yunus, dans une situation de bourbier comparable à Emporiki. La CASA réagit, au début, de la même manière : on temporise. On affirme son soutien inébranlable à Yunus. On a gardé Carron comme président de cette Fondation, on le fait monter à la tribune, il reçoit même quelques applaudissements. Le voilà confiné aux bonnes œuvres humanitaires du groupe, et en plus, même là, tout se casse la figure.

Après ces intermèdes, vient le tour du nouveau directeur général, Jean-Paul Chifflet. Il redit les mêmes choses, en plus technique : Bâle 3 c'est réglé, inutile d'augmenter le capital ; si on cède un peu d'Intesa avec des moins values c'est qu'on est obligés de descendre sous les 5% ; et quant à Emporiki, il y faudra des "actions lourdes et musclées" et pour ça on peut compter sur lui.

Puis il se fait poète : "Notre cœur de métier, ce sont nos métiers de cœur", et encore "Nous sommes différents, parce que nous ne sommes pas indifférents". Le tour d'horizon se termine avec la banque "universelle de proximité" qui doit savoir "intégrer les métiers, et pas seulement les juxtaposer" et affirmer sa volonté d'être "le leader en matière de RSE".

Lui aussi a droit à son film. Ça s'appelle "Rassembleur" et on y chante à tue-tête, en anglais. Des gens d'un peu partout affirment en dansant qu'ils sont heureux au Crédit Agricole. Le refrain est sous-titré : "Donnons un avenir à notre économie". Il est midi quand cet intermède se termine, et on passe aux questions de la salle.

J'apprends alors entre autres :

• qu'il n'y a pas de minimum de détention d'actions pour les administrateurs. C'est gentil, ça ! Il y a des sociétés où on exige d'eux qu'ils immobilisent trois ans de jetons de présence...

• que le partenariat publicitaire avec l'équipe de France de balle au pied qui s'est si brillamment distinguée en Afrique du Sud n'a pas tenu toutes ses promesses. C'est le moins qu'on puisse dire ! Mais notre Président, si chatouilleux sur les valeurs du Groupe, esquive la difficulté, ou plutôt, noie le poisson : "Nous soutenons depuis si longtemps le sport amateur, les territoires et la vie associative..." et "de toutes façons, le préjudice financier subi est minime..." Ah bon ?

• que le Crédit Agricole aurait été le premier à appliquer les nouvelles recommandations sur les bonus, et qu'il est donc "à la pointe de la moralisation du capitalisme". Et ce n'est pas de sa faute si les incertitudes sur certaines dettes souveraines européennes engendrent de la volatilité. Croix de bois, croix de fer...

• que ni la Graamen ni le Crédit Agricole n'ont rien inventé (ça je veux bien l'admettre) vu que déjà en 1241 l'archevêché d'Albi prêtait sans intérêt pour l'installation des jeunes agriculteurs ! (dixit un intervenant dans la salle).

Il est midi trente cinq, on passe au vote des résolutions. Toutes passent entre 90% et 99%. Nous renouvelons six administrateurs, et en élisons deux nouveaux, dont Christian Streiff, l'ancien patron d'Airbus puis de Peugeot, dont il a été remercié il y a deux ans. Je me demande pourquoi on est allé le repêcher ? Parce qu'il est disponible ? Mais qu'a-t-il donc fait dans sa carrière qui puisse servir au Crédit Agricole ?

Alors j'analyse brièvement la liste des 25 administrateurs. 18 sont de la maison, soit représentant les Caisses, soit les salariés ou le comité d'entreprise, soit les organisations agricoles. Sur les sept autres il y a quatre industriels (Renault, Essilor, la Saur, et Christian Streiff) et trois divers. Personne en tous cas ne représente l'artisanat, les PME, le bâtiment ou l'Économie Sociale.

Nous sortons de la salle. Il y a beaucoup d'espace, le buffet est pantagruélique, on ne se bouscule pas, on peut se goinfrer à l'aise. Le champagne est du Laurent Perrier ; je m'attendais à du Taittinger, mais peu importe que la maison fasse des infidélités à ses filiales, l'essentiel est de déguster du nectar aux fines bulles. J'entends dire à côté de moi : "C'est du dividende majoré !", et nous levons nos coupes au redressement du cours de l'action.

Le buffet est tellement fourni qu'il en reste des tonnes. Quel gâchis ! J'espère que tout cela ne sera pas jeté à la décharge. Mais qu'y pouvons nous ? Impossible de manger comme quatre. D'autant que brusquement nous voyons la salle se vider. Ce sont les délégués des caisses, ils repartent en réunion. Du coup, nous les visiteurs, sommes priés de déguerpir aussi.

Voici le déroulé de l'assemblée du 18 mai dernier... Avec le recul, que dire ? était-ce ou non une réunion d'une entreprise d'Économie Sociale ?

Eh bien oui, assurément. Mais l'Économie Sociale ce n'est pas toujours l'image idyllique d'une économie participative, transparente, solidaire et épanouie dans sa perfection irénique. C'est une collection d'institutions humaines, qui ont leurs bons et leurs moins bons côtés. On n'en relève pas forcément que par les bons côtés, exclusivement. On peut même n'en relever que par les moins bons...