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Papa s'en fiche bien, au reste,
Car c'est la Grèce qui payera !

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Notre métal préféré

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  • Vendredi, 21 Octobre 2011

Quel est aujourd'hui le métal préféré de nos concitoyens ?

Assurément, ce ne sera pas le plomb. On l'a retiré de l'essence que brûlent nos chevaux de feu, on l'a banni des peintures qui protègent et colorent nos murs. Derrière nos éviers et nos bidets, on a éradiqué les derniers tuyaux de plomb, qui étaient pourtant si faciles à couder.

Le plomb n'a pas bonne presse. On l'a chassé des ateliers de composition de nos livres et journaux, où il s'était montré indispensable des siècles durant. Quelle ingratitude !

Pour ériger des tours sans cesse plus hautes, les architectes sont désormais guidés par des satellites ; ils n'ont plus besoin de fil à plomb. Même le téléphone n'a plus de fil ; naguère, quand on passait un coup de fil avec un fil à plomb, ça vous donnait un gros coup qui faisait mal, un gros coup qui valait 400 coups. Aujourd'hui, plus de plomb, plus de fil, donc plus de 400 coups… 

Les énergies nouvelles sont à la mode : des investissements colossaux sont engagés pour fabriquer des batteries sans plomb. Même le sommeil de plomb, si cher à nos troubadours, nous est désormais assuré par des pilules dont les Français sont, paraît-il, les plus gros consommateurs au monde.

Le verbe plomber ne s'emploie plus que dans le sens de compromettre, handicaper ; voici l'Europe plombée par la crise des dettes souveraines, voici une majorité plombée par les déclarations discordantes de certains ministres. La noble profession de plombier a naguère été accaparée par des Polonais indésirables. Et il n'y a pas plus saoul qu'un Polonais, surtout quand il travaille au noir. 

Les dentistes ont cessé de plomber les molaires cariées ; ils les remplissent maintenant au nougat de Montélimar. On a supprimé la conscription : finis, les soldats de plomb ! Et l'on vient d'apprendre que les irascibles chasseurs de palombes du Sud Ouest ont fait la paix avec les écologistes, après avoir accepté de remplacer les plombs de leurs cartouches par des boulettes de papier mâché recyclé et biodégradable.

La sagesse populaire affirmait jadis qu'un kilo de plumes pèse autant qu'un kilo de plomb, mais aujourd'hui un seul milligramme de plomb dans les viscères d'un malheureux cabillaud vous rend toute la pêche impropre à la consommation pour trois semaines. 

Du coup, on murmure que les éditions Plon, pourtant jadis bien nourries, vont changer leur nom pour devenir les éditions du Pilon. Et suite à une plainte des producteurs de fromages, le Plomb du Cantal s'appellera désormais le Plein d'Emmenthal. La lutte contre le saturnisme sera promue grande cause nationale, les quelque cas de cette maladie que l'on a pu détecter étant rendus responsables de la dérive des comptes de la Sécu. Saturne étant le dieu du Temps, le saturnisme ne peut être que la maladie de l'époque !

Bref, le monde entier se ligue contre le plomb. Pourquoi tant de haine à l'égard de ce terne et modeste métal qui n'est après tout que le stade ultime de la décomposition de l'uranium ? Et surtout, par quoi le remplacer ?

Il a un moment été question d'adopter l'argent. C'est assurément mieux, car tout le monde aime l'argent. Une récente enquête a d'ailleurs fort à propos montré que tous les Européens partagent le même désir d'avoir beaucoup d'argent. L'argent favorisera donc la construction européenne, et ça, c'est bien. Mais voilà ; il s'avère aussi que l'argent file entre les doigts ! Qu'on n'a pas eu le temps de le voir qu'on l'a déjà tout dépensé ! C'est vraiment fâcheux. D'autant plus que l'argent noircit, et que pour le nettoyer il faut le frotter avec des tas de produits qui sentent très mauvais. Non, vraiment, tous comptes faits, l'argent ne fait pas le bonheur.

Il ne reste donc que l'or. Et là dessus, tout le monde s'est trouvé d'accord. L'or, on adore. Et puis, l'or dure ! Il nous faut de l'or, du bon or dont on fait les veaux, qui sont toujours debout. Notre époque a trouvé son métal, il n'y en a qu'un, c'est l'or, ce ne peut être un autre.   

Il ne reste plus qu'à réécrire le Marchand de Venise. On en fera une version laïque, expurgée de toute discrimination religieuse et de toute violence ; les taux d'intérêt y seront fixés par une banque centrale garantie indépendante, les bateaux y arriveront au jour et à l'heure, et surtout, le portrait de la belle Portia se trouvera dans le coffret en or. Merci William !

(Version remaniée d'un article publié en septembre 2005).