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Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

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Notre belle époque, anticipée au temps de la Belle Époque

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  • Dimanche, 20 Novembre 2011

Les exercices de prévision globale à très long terme ne peuvent être que de redoutables fantaisies. Lorsque leurs auteurs se prennent au sérieux, et que la ronde du Temps nous donne la chance d'être présent au terme et de pouvoir comparer prévision et réalité, le résultat ne peut être que cocasse.

Car que peut un homme ordinaire, a fortiori un homme orgueilleux et infatué, face au grand mystère du Futur ? S'il n'a que deux sources d'inspiration à sa disposition, d'une part des faits annoncés, débattus ou en cours de réalisation, et d'autre part les idées générales dominantes du moment, s'il lui manque ce grain d'intuition qui caractérise le propectiviste authentique, ou ce grain de fantaisie qui fait l'auteur de roman-fiction, il est condamné à la bouffonnerie pure.

C'est ce qui est arrivé en 1901 à un certain Jules Arnoux, agrégé des Lettres et inspecteur d'Académie honoraire. Ce beau cuistre écrivit un gros livre destiné à l'édification de la jeunesse, un pavé sans doute destiné aux distributions de prix, tout entier à la gloire du dix-neuvième siècle qui venait de s'achever. Siècle du progrès technique, de toutes les découvertes et de la naissance de l'école républicaine. Siècle parfait et indépassable, donc. Et dans son dernier chapitre il se risque à brosser un tableau de ce que sera le monde cent ans plus tard, à la fin du vingtième.

Les poncifs maladroits qui composent son pensum devraient nous rendre modestes, quand nous nous risquons à parler de la population en 2050, ou du climat en 2100... Qu'on en juge :

 

La vie sera devenue peu à peu une agitation fiévreuse, et, pour trop de gens, une course hâtive vers la conquête de l'Or, dont l'odieuse souveraineté opprimera les meilleurs sous la forme d'une féodalité tyrannique. L'association seule pourra lui résister en groupant les forces éparses pour en faire un bloc capable de résister à tous les assauts ; l'individu aura perdu de son importance, et l'autorité de l'homme seul aura disparu devant celle des foules organisées ; le nouveau siècle sera celui de l'Association.

Cette évolution sera favorisée par la facilité toujours plus grande des voyages. Les peuples seront à la porte les uns des autres, le monde se sera rétréci ; aujourd'hui déjà, par la voie ferrée du Transsibérien, Paris est à vingt jours de Pékin ; après les tunnels du Mont Cenis et du Saint Gothard, celui du Simplon est bien près de son achèvement. La Suède vient d'inaugurer la voie ferrée du golfe de Bothnie à l'Océan Glacial ; on escalade en wagon les montagnes hautes de 4000 mètres en Suisse et de 4800 mètres au Pérou. 

Et que de projets en préparation ! La France étudie les moyens de relier l'Algérie à Tombouctou et au Lac Tchad par une ligne transsaharienne qui mettrait le grand désert à quatre journées de Paris ; le Parlement vient de voter 291 millions pour améliorer les voies navigables à l'intérieur. Les États-Unis veulent à tout prix terminer l'œuvre gigantesque commencée par la France, le canal de Panama.

Des observateurs pessimistes disent qu'en devenant petit, le globe apparaît uniforme et sans variété. Le pittoresque est pourchassé par la civilisation dont les manifestations prosaïques sont partout les mêmes ; bientôt toutes les villes se ressembleront, ainsi que les costumes des habitants ; tous les théâtres du globe joueront les mêmes pièces ou la traduction du même drame ; dans tous les pays, après avoir dîné selon une cuisine désormais internationale, on lira des journaux rédigés avec les mêmes nouvelles. Il y aura des routes partout, sillonnées de tramways ou de locomotives, mais on se gardera bien de les prendre, parce qu'elles conduiront toutes au même endroit.

Les savants aussi n'ont pas manqué de faire des pronostics. Berthelot nous a annoncé que vers l'an 2000, la chimie aura supprimé la culture du sol ; les machines seront actionnées par la chaleur solaire et la navigation aérienne fonctionnera en toute sécurité ; la Terre sera couverte de verdure et de fleurs, car les hommes se nourriront, non des légumes ou de la chair des animaux, mais d'une composition chimique ; une petite tablette azotée leur suffira pour un repas. Ils auront donc des loisirs pour travailler à leur développement intellectuel, moral et esthétique. 

De son côté, M. Charles Richet estime qu'au 21ème siècle l'on mangera plus et mieux qu'aujourd'hui sur tout le globe, car l'on aura défriché de vastes étendues de terre. La France aura 50 millions d'habitants, l'Allemagne en comptera 115 et la Russie 340 ; les États-Unis atteindront 400 millions. L'Asie sera partagée entre la Russie, l'Angleterre et la France ; le Nord de l'Afrique sera un empire français, le Sud obéira aux Anglais.  L'Égypte et l'Alsace-Lorraine seront devenues indépendantes ; l'isthme de Panama sera percé, Paris sera un port de mer, et un tunnel sous-marin reliera la France à l'Angleterre.

La guerre sera presque abolie par l'arbitrage international ; on fera le tour du monde en 40 jours. Partout se constitueront des États démocratiques ; les liens de famille se relâcheront, mais les liens sociaux seront devenus plus forts ; la religion laïcisée se transformera en une sorte de christianisme épuré et tolérant.  On cultivera encore la poésie ; les arts et les lettres resteront en honneur ; mais l'avenir appartient au roman et au théâtre.

Les sciences accentueront leurs progrès, en rendant des services de plus en plus décisifs ; le développement de l'assistance publique et la pratique de l'hygiène abaisseront la mortalité générale. 

Lamartine, dès 1841, avait devancé les savants, lorsqu'il s'écriait : "Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité". 

D'après certains anthropologistes, les guerres de race se seront substituées aux guerres des armées de métier ; les blonds dolycéphales, race supérieure, triompheront des bruns brachicéphales ; il y aura de véritables exterminations de peuples, car, en vertu du principe de la lutte pour la vie, les faibles seront nécessairement écrasés par les forts. Voltaire n'avait-il pas déjà dit au 18ème siècle : "On entre en guerre en entrant dans le monde".  
 
Bien différentes sont les prévisions des socialistes et des philosophes qui rejettent les théories de Darwin. Ils annoncent que, dans un avenir plus ou moins éloigné, les individus et les nations goûteront peu à peu le bien être matériel et la joie morale, que la guerre disparaîtra devant le fédération pacifique des peuples, que tous les hommes seront réellement des frères, qu'enfin la civilisation se résumera en ces trois termes : Beauté, Amour, Justice.


Note : Bien étrange peut nous apparaître cette opposition entre Darwin et Kant, qui sont aujourd'hui réunis pour le meilleur et souvent le pire dans un Panthéon des monstres sacrés qu'il est dangereux de discuter. C'est qu'en 1900 l'eugénisme était un courant de pensée très puissant, et pas seulement dans l'Université. Il a totalement disparu après la défaite du régime nazi ; certes, le darwinisme est resté la norme pour l'ensemble du règne vivant, mais à la seule exception des sociétés humaines contemporaines, où il est désormais interdit d'entrée. Au premier rang de ces eugénistes figurait Charles Richet (1850-1935), cité quelques paragraphes plus haut. Ce raciste impénitent, adepte de l'esperanto et de l'occultisme, sera l'inventeur de l'anaphylaxie en 1902 et recevra le prix Nobel de médecine en 1913.