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Et c'est un navire Hollandais
Qui m'a débarqué au port de Calais

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Le carré rouge contre la gent jaune

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  • Jeudi, 07 Juin 2012

Voici plusieurs semaines que les étudiants de Montréal défilent, et défient le gouvernement libéral de Jean, dit Jean-John, Charest. Ils arborent un carré rouge comme signe distinctif. Nos médias français de France, qui conservent tous peu ou prou la nostalgie des manifestations étudiantes de mai 1968, relatent les faits d'armes des jeunes Québécois avec sympathie et emphase. Cependant les analyses faites de ces événements, d'après ce que j'ai pu parcourir de la presse écrite et de divers blogues des deux côtés de l'Atlantique, m'ont laissé sur ma faim. 

Avant toute chose, je dois laisser parler mes sentiments. J'ai toutes les raisons, bonnes ou peut-être moins bonnes, partiales mais pas tant que cela, de souhaiter la déconfiture du gouvernement et du parti de M. Charest. Je ne mesure donc pas mon soutien aux manifestants montréalais. Je suis dans le camp du carré rouge et je l'assume ; ceci ne souffre aucune réserve. Dès le début du mouvement, je rêvais de sa victoire...

Mais la victoire de quoi, la victoire sur qui ? C'est là qu'il convient d'être plus précis dans le diagnostic.

L'évocation de la couleur rouge, celle du carré des jeunes Québécois laissant transparaître en filigrane celle des banderoles du Quartier Latin au temps du joli mois de Mai, me laisse de glace. D'abord parce que je ne cultive pas ce mythe unanimiste et béat des barricades, des pavés et de la Sorbonne occupée, ensuite parce que la ressemblance entre le Paris de 1968 et la Montréal de 2012 n'est que fortuite. Le parallèle n'a aucun sens. Même si Jean-John se raidit et menace, comme jadis fut dénoncée certaine "chienlit". Même si Jean-John fait voter et appliquer sa scélérate "loi 78". Non, nous n'assistons pas à une reprise, au théâtre des marionnettes, de la révolution rouge dressée contre l'État bourgeois, sénile et policier.

Je récuse également l'interprétation la plus communément avancée, celle qui décrit les partisans d'une vision libérale de l’État et de la société qui seraient allés trop loin ou trop vite en besogne, négligeant toute prudence, et qui auraient provoqué en retour la réaction de légitime défense d'une population attachée aux bons vieux acquis de la tradition sociale-démocrate. Je récuse, car c'est là une approche politique typiquement franco-française. Et plaquer nos mots et nos concepts sur la réalité nord-américaine est toujours source de confusions et de malentendus.

Revenons aux faits. Voici un gouvernement qui ne doit son maintien au pouvoir qu'à la division et à l'inconséquence de ses adversaires, le scrutin à un tour garantissant la reconduction des sortants à chaque fois qu'un tiers larron veut se mêler à la fête. Ce gouvernement est celui d'un parti qui a perdu la majorité au fédéral ; il est donc constamment en porte-à-faux, entre le maintien de particularismes provinciaux qui constituent le fonds de commerce de son opposition, et l'alignement à marche forcée sur la norme portée par le pouvoir fédéral et les autres provinces, où il n'a plus d'appuis. Il n'est donc pas étonnant qu'il se fourvoie dans des coups tordus. Il y avait les permis miniers, il y a maintenant les droits universitaires. Dans l'un et l'autre cas, les alibis des discours sont identiques et bien rodés : l'exaltation de la libre entreprise, les vertus de la concurrence, la responsabilité individuelle, le désengagement de l’État, l'équilibre des comptes publics...

Rien n'a changé pour les permis miniers, malgré les risques écologiques, les droits des autochtones, la découverte d'affaires de prévarication, pots de vin et autres turpitudes. En revanche, la résistance étudiante, inattendue par son ampleur et sa durée, a été une aubaine pour Jean-John l'opportuniste : il a pu changer son discours et se transformer en défenseur de l'ordre public. Au fond de lui-même, il doit sincèrement remercier les organisations étudiantes. Elles lui ont enfin donné une raison d'être, la trame d'une argumentation pour justifier son pouvoir. Le voici maintenant garant de la loi et rempart de l'ordre contre de fantasmatiques casseurs. Le voici chef de la police, apôtre du gourdin, protecteur des bonnes gens contre des bandes de jeunes insurgés qui manifestent bruyamment au lieu de travailler sagement. 

Il serait fou de prendre au mot les discours de ce Charest. Cet homme n'a aucune conviction et ne suit que son intérêt immédiat. Bien entendu, le conflit qui l'oppose à la masse étudiante prend des significations particulières dans son contexte, et s'inscrit aisément dans des schémas connus : la gauche sociologique contre la droite sociologique, la gauche économique contre la droite économique, les Français contre les Anglos, les souverainistes contre les fédéralistes, le Québec contre le Canada. Mais Charest n'est pas le chef naturel des seconds contre les premiers. Il s'en sert plus qu'il ne les sert. Les lectures faciles ne conduisent jamais aux bonnes explications.

De même que, symétriquement, les étudiants ne sont pas la gauche, même si des micropartis de gauche se mêlent aux défilés et cherchent à les récupérer. Leur revendication n'est pas souverainiste, du moins elle n'en porte pas la marque explicite. Même si, a contrario, on n'y a vu aucun drapeau canadien, et même si les noyaux de refus de la grève sont tous anglophones. Non, il faut y voir l'expression d'un fait social spécifique, d'une autre nature. 

Je distingue deux hypothèses, ou plutôt un continuum entre deux variantes, minimale et maximale, du simple "feu de paille" à l'annonce prémonitoire d'un retournement démographique planétaire.

Je serais déçu que l'on doive, une fois le soufflé retombé et les esprits apaisés, conclure à la variante minimale. Elle est néanmoins fort vraisemblable. De quoi s'agit-il ? Les populations étudiantes, quand elles sont rassemblées, confinées, forment un milieu instable retenant toute l'énergie latente d'une multitude de jeunes tiges prêtes à la floraison. Il peut alors arriver qu'une étincelle, même minime, fasse s'embraser l'ensemble, alors que rien ne le laissait prévoir, alors que des années de calme plat avaient fait oublier ce risque. On observe cela depuis des siècles !

Après coup, sociologues et politologues trouvent toujours des explications rationnelles. Cependant l'événement peut avoir, sur le coup, surpris tout le monde. Et une fois passée la catharsis, l'énergie en trop plein s'est évacuée, et les choses reprennent leur cours normal. Il n'y a rien d'autre à en dire.

Il faut reconnaître qu'à Montréal, le prétexte déclencheur peut apparaître bien mince. La hausse des droits universitaires décidée par le gouvernement Charest devait être étalée sur plusieurs années ; ce mouvement ne faisait que rapprocher la situation du Québec de celle du reste de l'Amérique du Nord, et s'inscrivait dans un contexte général de transfert de la dépense publique sur les ménages. Pas de quoi fouetter un chat ! Et la vivacité de la réaction étudiante n'aurait été attisée que parce que notre Jean-John a délibérément choisi la tension, puis la répression. Mais quelle que soit l'issue de cette partie de bras de fer, les choses rentreront dans l'ordre, certains en resteront frustrés et d'autres y auront conquis leurs premiers galons ; il en restera ce qui nous reste, en France, de la petite agitation qui a abouti au retrait des lois Devaquet en décembre 1986. Tout cela se tient, mais encore une fois, je serais déçu si ce n'était que ça. 

Quant à la variante maximale... elle serait qu'enfin nous soit venu le premier signe tangible de la révolte des jeunes, qui, dans nos vieux pays dits "anciennement industrialisés", sont sacrifiés au confort et à l'égoïsme des aînés, ces cohortes nombreuses de l'après-guerre, ces "papyboomers" comme on dit en bon globiche international. Tel le dieu Saturne qui dévora ses enfants pour que ceux-ci ne viennent jamais le déposséder de son pouvoir, ils ne veulent rien lâcher... et nos sociétés façonnées à servir leurs caprices, devenues folles, privilégient le nominal de leurs retraites au seul investissement susceptible de leur en garantir une vraie valeur, c'est à dire l'investissement dans la jeunesse... et si celle-ci ne se révolte pas, c'en sera bientôt fini de nos civilisations grabataires que d'autres viendront submerger. Or depuis de nombreuses années je me désole de voir nos jeunes, peu nombreux il est vrai, ceci expliquant pour une part cela, être si apathiques, si résignés, si complices d'un système qui les immole.

Les défilés étudiants de Montréal prennent alors une autre signification.

Celui qui refuse la grève et qui applaudit à la répression n'est pas seulement un "jaune" ; c'est un produit achevé de l'individualisme, étranger à toute solidarité, à tout souci du bien commun. Peu importe où va la société, se dit-il, moi, je saurai m'en sortir. J'accepte la compétition, et j'en sortirai vainqueur. Quant aux futurs vaincus, qu'ils n'encombrent pas mon chemin ! 

Et ceux qui défilent sont, sans le savoir, poussés par un souffle de vie salutaire. On sait que Saturne ne put digérer ses enfants, et qu'il dut finir par les régurgiter vivants. De même, nos aînés cupides et accapareurs seront un jour contraints à renoncer à leurs privilèges illégitimes, à laisser les sociétés reprendre leurs cours naturel, c'est à dire à donner la préférence à l'investissement dans la jeunesse, pour le meilleur et pour le pire, mais en tous cas pour la survie et la transmission de ce qui nous dépasse et dépasse notre confort matériel.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que tout est dans l'éducation et que l'accès libre et gratuit aux universités constitue une garantie de réussite professionnelle et d'harmonie sociale. Mais quelle mesquinerie que de vouloir faire des économies de bout de chandelle sur ce point ! Je reconnais que le principe de la compétition, bien que cruel, possède néanmoins bien des atouts ; mais pour que ceux-ci se révèlent, encore faut-il au préalable que la société cesse de rejeter, de redouter, parfois de haïr ses enfants. Qu'elle leur donne le meilleur de ses attentions, qu'elle en fasse sa priorité indiscutable, et l'on pourra discuter des modalités de faire cohabiter gratuité et compétition. Mais dans la situation présente, si la gratuité doit être le fer de lance de la révolte contre tous les Saturnes et leurs serviteurs affidés, alors vive la gratuité.

L'origine du mot "jaune" pour désigner les mercenaires des causes antisociales est floue. Plusieurs interprétations se la disputent. Peu importe ! Jean-John appartient doublement à la gent jaune ; d'abord de façon classique, en favorisant une poignée de coquins sans foi ni loi qui rêvent de dynamiter les espaces naturels fragiles du Grand Nord pour en faire jaillir le gaz de schiste sans payer de droits de propriété, ni de protections écologiques, ni de protections sociales ; ensuite en se mettant explicitement au service des intérêts les plus toxiques, les plus suicidaires de notre société, c'est à dire en préférant servir Saturne et l'encourager à engloutir sa progéniture.