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Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde

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Ce qu'on voit de près et ce qu'on voit de loin

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  • Lundi, 21 Novembre 2011

Il est de bon ton d'affirmer que, pour analyser les évolutions sociales que nous traversons, pour en tirer des leçons pertinentes aptes à éclairer le futur, il faut savoir prendre du recul et se sortir le "nez du guidon". Voire ! Est-ce si simple ? Surtout si l'on embraye ensuite sur la sempiternelle dualité / complémentarité entre le praticien et le chercheur. Car cette maudite antienne nous suggère qu'il n'est pas possible de voir à la fois de près et de loin, et qu'il y faut deux personnes différentes, ou plus encore, deux fonctions sociales différentes.

Passons maintenant du synchronique au diachronique. Là aussi, la vue de près et la vue de loin paraissent procéder de deux arts étrangers l'un à l'autre : celui de la conjoncture et celui de la prospective. Mais y a-t-il un passage continu de l'un à l'autre ?

Je suis enclin à penser le contraire. Je crois que l'analogie avec la jumelle du marin, laquelle lui permet de distinguer les détails de la côte d'autant plus précisément qu'il s'en approche, est un piège. La distance géographique ne modifie pas la nature de ce qu'on veut observer ; bien autre est la distance temporelle. Non seulement la jumelle change ; c'est la notion même de côte, de système côtier, qui disparaît et se recompose. 

La nature intrinsèque du futur est fondamentalement différente de celle du passé, cependant notre manière de voir l'un et l'autre, de les appréhender et de nous les approprier, est très comparable. Plus le temps est court, plus l'on voit les détails, et moins l'on sait saisir les tendances lourdes ; c'est la grandeur et la misère de la conjoncture, de la tactique. Plus le temps s'allonge, et plus la liste des détails que nous pouvons distinguer se rétrécit ; bientôt ils ne constituent plus qu'un archipel disséminé, sans qu'il soit possible de relier une île à sa voisine. En revanche, nous nous reposons de plus en plus sur des considérations globales, fruit de notre esprit d'analyse, des influences que nous subissons, de la stratégie que nous avons adoptée ; mais qu'elles soient expérimentales ou normatives, ces hypothèses structurantes ne sont, et ne resteront toujours, que des hypothèses.

La compétition est ouverte : il en est de fécondes, il en est de stériles. En général le tri se fait bien longtemps après. De notre vivant, nous ne savons guère si nous sommes dans le vrai ou si nous nous trompons lourdement. Le consensus rassure, mais n'assure en rien ; penser comme tout le monde ne fait souvent qu'ajouter une tête au vaste troupeau panurgien des brebis égarées sur les chemins de l'Absurdie. Et penser à part est un pari risqué ; pour un visionnaire qui aura touché juste, combien de détraqués mentaux qui se seront enfermés dans de dérisoires extravagances ! 

Et ceci est vrai aussi bien sur le passé, donc pour l'Histoire, que sur le futur, donc pour la prospective. Du côté de l'Histoire, la métaphore de l'archipel et des détails qui disparaissent du champ de vision non parce qu'ils sont trop petits, mais parce que l'instrument d'observation ne sait plus les appréhender, est une réalité technologique qui s'impose à nous.

Aujourd'hui, l'ADN nous permet, à partir d'un cheveu perdu, d'identifier un criminel. Les vidéos de surveillance, les enregistrements de nos SMS ou de la moindre de nos connections sur la Toile font de nos moindres faits et gestes des éléments d'une banque de données qu'il suffit d'interroger pour tout connaître des détails de notre existence.

Quand on remonte le fil du vingtième siècle, ces atouts technologiques disparaissent l'un après l'autre ; néanmoins l'existence d'enregistrements sonores, de bobines de cinéma, de microfilms, de cartes postales permet, peu ou prou, de reconstituer l'essentiel de la vie quotidienne de chaque citoyen. Autour de 1900 nous avons une grosse rupture. Avant cette date, nous ne disposons plus que de photographies et de documents écrits ou imprimés. L'affaire Dreyfus aura balbutié des années durant parce qu'on ne pouvait se fonder que sur la graphologie, science bien molle et bien inconsistante s'il en fut. La continuité de notre connaissance se rompt de toutes parts ; il est quantité de questions que l'on peut à bon droit se poser sur la vie de nos aïeux de 1900, et auxquelles il ne sera jamais répondu parce que nous avons irrémédiablement perdu tout moyen de le faire. 

Un peu encore en deçà, il n'y plus guère de photographies, et avant l'essor de l'école naturaliste, bien peu de textes traitent de la vie de tous les jours. On connaît les dates de l'apparition et de l'essor de l'électricité, de l'éclairage au gaz, du chemin de fer, de la machine à vapeur... et des progrès de la santé, notamment des vaccinations, qui ont joué un rôle premier dans l'évolution des modes de vie. Mais la composition de tous ces paramètres est un exercice particulièrement difficile, et les plus avertis tombent dans les pièges de l'anachronisme.

Les destructions d'archives, les accidents et attritions de toutes sorte font le reste ; quand on remonte à la première moitié du dix-neuvième, il n'y a plus que Balzac. Cette fois la connaissance n'est plus déchirée de part en part ; elle prend sa forme d'archipel, avec quelques zones émergées, qu'on ne sait pas mettre en relation.

Toute la littérature encyclopédique du dix-neuvième est imprégnée de cette impossibilité, qui s'impose tant qu'elle ne semble pas même avoir été vécue comme une contrainte. Les ouvrages de Grand-Carteret, immensément précieux, nous apportent une foule d'informations sur les techniques, les produits, les commerces... et chaque information suscite chez le lecteur deux questions nouvelles ! L'une pourra être résolue en mobilisant d'autres ouvrages, à force d'opiniâtreté et d'astuce ; la seconde restera à jamais source de frustration. Jamais Grand-Carteret ne se préoccupe de fournir un tableau statistique complet, un bilan matière, un emploi du temps exhaustif ; il nous décrit avec soin les moules à tarte utilisés par un pâtissier de Roanne en 1850, puis il passe à la manière dont une petite fille, qui pourrait d'ailleurs être celle du pâtissier, nouait ses tresses, puis à autre chose encore. Bref, il utilise au mieux chacun des documents qu'il a en mains ; mais il semble ne jamais se préoccuper de "l'estimation des données manquantes".  

J'en voudrais donner ici deux exemples, l'un que j'ai découvert avec surprise, l'autre que j'ai commencé à étudier avec attention.

Tout d'abord, la baguette. L'image du Français traditionnel, cette caricature du "franchouillard", le représente avec un béret et une baguette sous le bras. Fort bien ; mais d'où vient, de quand date la baguette ? Nul ne semble le savoir !

Ensuite, l'enveloppe. Objet banal, me direz-vous. Je pense pouvoir affirmer que les premières machines à fabriquer des enveloppes datent des années 1820, et que la vente des enveloppes manufacturées se développe à partir de 1848, avec le papier à lettre correspondant. Et leur usage ne s'imposera définitivement que vers 1880. Mais qui les fabriquait, qui les vendait, comment se nommaient leurs formats, quel était leur prix... tout cela reste pour moi terra incognita. Il me semble avoir remué ciel et terre pour en savoir davantage. Je ne me décourage pas... 

Mais revenons à notre chronologie inversée. Toujours un peu en deçà, en remontant le temps, donc avant Balzac, c'en est quasiment fini des écrits portant sur les faits de tous les jours. On n'en dispose plus que de manière éparse, lacunaire. Boileau nous parle, en vers s'il vous plaît, des encombrements de Paris ; on en reconstitue le film d'une journée dans les embouteillages d'alors, tout comme un morceau de dent de dinosaure permet d'imaginer le régime alimentaire et pourquoi pas la vie amoureuse de la bestiole. Autant dire qu'on tombe très vite dans une Histoire qu'on ne sait plus observer que par ses chartes, sa littérature, ses arts et son architecture ; l'Histoire comme on la faisait, comme on l'écrivait jadis.

De mes années d'enfance, je me souviens d'une collection de livres "La vie quotidienne à..." Il y avait Rome, Carthage, Byzance, Venise... et plus près de nous, la France, siècle par siècle. Je ne me demandais pas quelles étaient les sources utilisées par les auteurs. Je croyais tout ce que j'y lisais... alors que maintenant, je mettrais tout en doute. Comment décrire la vie d'un contemporain de Cicéron si celle d'un soldat de la Grande Armée nous est à ce point inconnue ?
 
On me dira : mais à quoi bon ? La baguette, l'enveloppe, quelle importance ? L'électricité, la petite vérole, la malle poste... et alors ? Ne pas tout savoir ne nous empêche pas de vivre. Pourquoi allez-vous chercher tout ça ?

Eh bien, ce n'est pas là que la curiosité acharnée du collectionneur, ni le réflexe pavlovien du statisticien. C'est la haine, la peur, de l'ignorance non maîtrisée.

Savoir que l'on est ignorant n'est en rien déshonorant, au contraire. Alors qu'ignorer sans le savoir fait de vous le plus dangereux des escrocs, du moins un propagateur passif d'escroqueries ourdies par les pires des aigrefins. C'est la porte ouverte à trois poisons mortels : l'émotion, l'identification à soi, et enfin, pour revenir à notre sujet, la confusion entre le voir de loin et le voir de près.

L'émotion, la compassion, de manière générale la substitution du sentiment à la raison, naît de la simple horreur de la nature humaine pour le vide. Les espaces d'ignorance incontrôlée sont remplis par ce qui est le plus plastique, le plus universellement disponible. C'est un mal commun. Il suffirait pourtant d'un léger brin d'esprit véritablement critique pour évacuer tout ce brouillard étouffant...

Largement aussi répandue est cette lèpre qui est l'identification à soi-même de toute figure, personnage ou allégorie qu'on n'aura pas pris le soin d'étudier en profondeur. Chacun d'entre eux, chacune d'entre elles, devait bien vivre comme je vis et sentir comme je sens, puisque je ne veux pas savoir comment ils pouvaient vivre et sentir. Il s'ensuit des contresens épouvantables.

Enfin, la plus simple porte de sortie quand on n'a rien à dire sur un problème microéconomique, ou une aventure sociale locale et datée, c'est de lui appliquer un raisonnement, ou une tautologie, macroéconomique. 
 
Penser global, agir local, j'entends proclamer cet impératif depuis fort longtemps. À cela certains bourreaux de la connaissance répondent en écho : ignorer local, ânonner global. Je ne puis m'en satisfaire.

L'époque matrice de notre société fut celle de la révolution industrielle, du machinisme et de l'apparition du capitalisme. Ce n'est que très tardivement que les penseurs d'alors en prirent la mesure. Auparavant, pris dans le tourbillon, ils n'en avaient qu'une conscience partielle, fugitive, souvent ingénue. Sur les multiples interprétations qui furent avancées, la grande majorité s'avérèrent  des impasses, parfois techniques ou politiques, très souvent épistémologiques. Il n'y a rien de plus passionnant à inventorier, rien de plus mutilant à résumer d'un trait de plume.

Nous vivons peut-être une nouvelle période de grande mutation, pour des raisons démographiques, technologiques, ou autres ; du moins, c'est une hypothèse émise depuis plusieurs décennies déjà. Traitons cela avec le sérieux nécessaire. Il faut à la fois voir de loin et voir de près !