Réouverture 2026

Chers lecteurs, chers correspondants, chers amis de tous bords et de toutes latitudes,

(Les dames ayant, naturellement et de plein droit, préséance sur les messieurs au sein d’un neutre global et académiquement correct)

Avec mes vœux pour le nouveau millésime 2026, je vous annonce la renaissance de mon site, dont le présent document est le premier d’une série que j’espère longue, animée et surtout pérenne.

Concernant les vœux, combien j’aimerais que les miens soient efficaces et vous garantissent, de par ma seule volonté, la santé, la joie et l’épanouissement dont tout être social souhaite pouvoir bénéficier et faire bénéficier ses proches. Hélas, je sais bien qu’ils ne sont que de pure forme, mais je vous les offre tout de même, avec simplicité, avec la sincérité fille de la simplicité.

Qu’au moins, l’année qui vient soit moins pire que ses devancières…

Car si 2025 aura certainement apporté à quelques mortels son contingent de réussites et de fiertés, elle aura été, collectivement, bien triste, voire désolante. Les passionnés de numérologie avaient pourtant annoncé que, formée d’un carré parfait, elle ne manquerait pas d’enfanter de nouvelles perspectives et autres lendemains chantants. On a vu, hélas, ce qu’il en est advenu.

Le prochain carré, banal celui-là, n’adviendra qu’en 2116. Plantez donc un chêne ; il sera temps alors de le couper. Priez pour qu’il soit beau, et que d’habiles merrandiers en tirent de parfaites douelles. De non moins habiles tonneliers viendront ensuite en ciseler des barriques où viendront reposer les plus fins crus de nos plus grands vignobles. Vous aurez ainsi accédé à l’éternité.

Revenons à mon site. Sous une apparence semblable à celle de son défunt prédécesseur, il intègre des fonctionnalités nouvelles qui le rendent plus efficace et surtout plus simple d’utilisation. Je devrais donc, logiquement, l’alimenter plus abondamment et surtout plus régulièrement. Mais je souhaite avant tout y rassembler et y articuler, après de nécessaires actualisations, tout ce que j’ai pu écrire ces dernières décennies, ou du moins tout de qu’il me sera possible d’en retrouver.

Nous verrons bien comment les choses tourneront. Je ne vais certes pas abandonner les terrains du débat, de la controverse, des propositions, de la disputatio. Et ce, qu’il s’agisse de prospective sociale, de méthode, d’histoire de la pensée ou de mes marottes favorites que sont l’Économie Sociale, la Francophonie ou la Décentralisation. Chacun pourra donc s’y sentir interpellé.

Cependant la tonalité sera plus personnelle que par le passé. Je compte concentrer en un même endroit tout, ou presque tout, ce qui me tient lieu de vie d’esprit. On pourra m’objecter que ce ne sera plus alors qu’un blogue, voire une sorte de sédimentation de Carnets intimes comme en tenaient Proudhon ou Barrès.

Glorieux modèles que ceux-là ! L’intimité sera tout de même bien relative, car je tiens à conserver un principe que j’ai toujours respecté : tous mes articles sont et resteront reproductibles sans aucune autre restriction que d’en citer la source. Il n’y aura ni abonnement payant, ni demandes récurrentes de soutien financier ; et quant aux contraintes bureaucratiques de type RGPD, nous verrons en temps utile s’il convient de s’en accommoder ou s’il vaut mieux les ignorer superbement.

Laissons d’abord le bateau quitter le port !




L’Empoisonneuse Acquittée

Première publication : septembre 2025

Les aléas de mes errances littéraires m’ont récemment conduit à me replonger dans l’histoire du procès de Madeleine Smith, une affaire jugée en 1857 qui avait profondément secoué la Grande Bretagne et donné matière à quantité de livres et d’articles.

Je n’en avais gardé dans ma mémoire qu’une vue très partielle, très orientée, que je puis résumer ainsi : une jeune fille de bonne famille, promise à une union bourgeoise et avantageuse, décide de se débarrasser de son amant pauvre, devenu encombrant parce qu’il s’accroche et qu’il menace de révéler leur liaison jusqu’ici tenue secrète. Pour ce faire elle se procure de l’arsenic et elle réussit à le lui faire absorber à l’issue d’un dernier rendez-vous amoureux. Il trépasse, et l’enquête a vite fait de la suspecter ; mais à la surprise générale et malgré des charges accablantes, elle est acquittée. Au fil des commentaires, au fil des années qui passent et des plumes qui s’interrogent, le procès qui était celui d’un banal empoisonnement devient celui de la bourgeoisie victorienne et de ses mœurs figées et pudibondes. De l’accusée on a fait une rebelle, puis une icône des luttes féministes à venir. Ou une autre Emma Bovary, sa contemporaine de la même année, issue celle-ci des frimas brumeux de Glasgow.

Or, à mesure que je me replongeais dans le dossier, toutes les évidences se nimbaient de doute et le mystère ne faisait que s’épaissir. Les décennies qui ont suivi le procès n’ont rien décanté, elles n’ont fait que recouvrir et occulté de leurs sédiments un événement certes à jamais incomplètement élucidé, mais somme toute trivial. Il me faudrait ne retenir, du bruit qu’il a suscité, que son retentissement immédiat, et oublier toute la philosophie de bazar qu’il a suscité et qui l’a pollué. Il me faudrait relire l’ensemble des minutes du procès, et m’en tenir là. Et cela me conduirait sans doute, sinon à approuver, du moins à comprendre la décision du jury, que l’on avait à l’époque vilipendée et mise sur le seul compte de l’extraordinaire habileté oratoire de l’avocat de la défense.

Curieux objets, en vérité, que les grands procès criminels. Ce sont comme des pièces de théâtre sans aucun dramaturge pour les composer, et qui ne sont jouées qu’une seule fois. Les personnages en sortent transfigurés pour toujours, disponibles pour toutes les uchronies imaginables. Passons-les donc en revue, comme un recruteur faisant défiler des postulants. Ils sont trois : Elle, Lui, et l’As.

ELLE

Elle apparaît hautaine, altière ; on ne va pas spontanément parler de beauté. Ni même d’attrait. Aînée de sa fratrie, elle ne témoigne d’aucune affection particulière pour ses parents. La mère, malade, s’est depuis longtemps effacée du monde ; et le père, architecte de renom, ne vit que pour sa réputation et sa fortune. Manifestement, elle rêve d’un autre univers. Elle restera silencieuse pendant tout le procès, ne laissant transparaître aucune émotion. À vingt-deux ans, elle avait déjà visité tant de merveilles célestes purement imaginaires que la perspective de finir sous peu au bout d’une corde la laissait indifférente.

Son acquittement ne lui fit pas quitter sa tour d’ivoire. Ni explosion de joie, ni surtout personne avec qui partager sentiments et confidences, certainement pas son père qui s’était ruiné en frais d’avocats, et certainement pas son riche « fiancé » qu’elle ne voulut plus voir. Elle quitta la maison familiale et partit pour le sud de l’Angleterre, sans laisser de trace. On sait que quelques années plus tard elle épousa un artiste peintre de l’école préraphaélite et qu’elle lui donna deux enfants dont elle ne s’occupa guère, les laissant devenir des militants révolutionnaires enragés. Au tournant du siècle elle émigra en Amérique où elle se remaria, à septante ans bien sonnés. Elle devait être d’une santé de fer, ne s’éteignant qu’à l’âge respectable de 93 ans, sans avoir jamais rien dit ni écrit sur son histoire ni sur son procès. Aucun des nombreux journalistes qui cherchèrent à obtenir ses confessions ne put parvenir à ses fins. Elle ne chercha même pas à démentir les bruits les plus farfelus qui couraient à son sujet, ce qui fait qu’aujourd’hui ses « biographies » sont pleines de bobards colportés d’une source à l’autre sans aucun souci de vérification.

LUI

Il se nommait Émile L’Angellier, et il était Français. Il avait une douzaine d’années de plus qu’elle. Que faisait-il à Glasgow ? Il y tirait le diable par la queue, et son passé n’est guère éclairant. Enfant, il vivait avec son père dans un exil à Jersey, était-ce pour des raisons politiques ? On le voit revenir à Paris en 1848 pour s’engager dans la Garde Nationale où il ne fait qu’un passage éclair. Puis il traverse la Manche et, d’expédient en expédient, il se retrouve en Écosse, cherchant la riche héritière mais parvenant tout juste à survivre.

Charmeur, il l’était sûrement. Aspirant à un grand destin, à de merveilleuses aventures, sans doute. Mais la réalité de sa condition précaire se rappelait à lui en permanence. Il n’était donc pas étonnant que lorsque le hasard le fit croiser Madeleine, ils comprirent tout de suite qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, unissant leurs rêveries chimériques pour s’échapper de leurs geôles respectives, la famille bourgeoise pour elle, le dénuement pour lui. Leur idylle secrète dura plus de deux ans ; et leur correspondance marque à l’évidence que ce ne fut pas un long fleuve tranquille.

Il commença par lui apprendre les secrets de l’amour, et ses leçons portèrent si bien qu’elle ne tarda pas à le surpasser dans les débordements de la chair. Mais l’évidence s’imposait à lui : jamais il ne pourrait épouser Madeleine, et parfois cela le mettait dans des colères noires, ce à quoi elle savait répondre par d’autres colères encore plus noires. Les périodes de réconciliation n’en étaient que plus intenses. Mais les colères devinrent paroxystiques du jour où le papa Smith décida de choisir lui-même le futur époux de son héritière aînée : un Arnolphe cousu d’or, ayant passé la quarantaine et resté puceau, sinon d’anatomie, du moins de psychologie. La mèche était allumée : tout était prêt à sauter. Et tout sauta.

L’AS

Coincé horizontalement entre le germanium et le sélénium, verticalement entre le phosphore et l’antimoine, rien ne prédisposait l’As à jouer un rôle majeur dans la symphonie terrestre où il est relativement rare. Mais comme il apparaît, telle une fatalité, sans qu’on ne lui ait rien demandé, dans la métallurgie du cuivre, on le connaît depuis l’âge de bronze et pendant des dizaines de siècles il aura accompagné l’espèce humaine, tantôt démon, tantôt thaumaturge, paré d’une multiplicité de vertus et de menaces.

On cherche souvent à caractériser ce qui pourrait marquer la cassure entre les sociétés de jadis, qu’on les nomme agraires, traditionnelles, pré-industrielles, peu importe au fond… et nos sociétés urbaines, développées, modernes ou post-modernes, cela importe encore moins. Est-ce la machine à vapeur ? Le télégraphe ? L’automobile ? La télévision ? La pénicilline ? Tout cela à la fois, mon général… Et si l’on ajoutait à cette liste un invité surprise, auquel nul ou presque n’a jamais pensé, eh bien ce serait volontiers l’arsenic, non pas comme invention, mais comme abandon, comme oubli.

Le cheval a survécu. Le bateau à voile renaît et resplendit. Partout, des traditions et arts ancestraux reprennent vie et trouvent une nouvelle place dans nos écosystèmes. L’arsenic, non. Personne n’en a jamais vu ni touché. Essayez donc d’en acheter ! Plus modestement, essayez de trouver un article de qualité qui en décortique l’histoire et la symbolique, et qui vous explique comment et pourquoi l’As, roi de l’alchimie, est devenu un banal métalloïde sans grande valeur, pas même une « terre rare » !

Dans la société britannique de 1857, on est à la charnière des deux époques. L’arsenic est encore en vente libre ; il suffit de déclarer son identité au marchand, et de lui dire quel usage on veut faire du produit : deux obligations faciles à contourner. Madeleine en aura acheté deux fois, peu de temps avant la mort d’Émile, prétextant la présence de rats dans sa maison. L’enquête établit vite que la demeure cossue des Smith, particulièrement bien entretenue, n’avait jamais hébergé de surmulots. Pour l’accusation, l’affaire était close : Madeleine était à l’évidence coupable d’homicide. Mais la société a déjà un pied dans le monde industriel, et les magistrats comme les jurés n’ont qu’une très vague idée de ce qu’on peut faire de l’arsenic. Alors, des experts sont appelés à la barre. Chimistes et toxicologues font de doctes discours et souvent se contredisent. L’un affirme que l’arsenic (en fait il s’agit de l’anhydride arsénieux, une poudre blanche) n’a aucun goût et se mélange à tout, un autre qu’il dégage une saveur légèrement sucrée, un troisième qu’il est amer, ce qui le rend indiscernable dans le cacao. Il faut attendre le témoignage d’un historien pour comprendre que l’arsenic n’est pas qu’un poison mortel, et qu’Émile l’Angellier en consommait régulièrement et depuis longtemps.

Il existait donc jadis des drogués à l’arsenic, et notre Émile en était l’un des derniers. On ne sait ni où, ni à quelle date il a contracté cette dépendance. Plutôt qu’une drogue, car l’arsenic n’a aucun effet narcotique, c’était un dopant, aux effets réels sans doute multipliés par un effet psychologique, car les « poison eaters » savaient que dépasser la dose allait les envoyer dans l’autre monde. Émile consommait aussi, à l’occasion, du laudanum (l’opium du pauvre) mais il ne semble pas qu’il y ait eu possibilité de substitution d’un produit par l’autre : les besoins concernés n’étaient pas les mêmes.

Qu’étaient les effets attendus de l’As ? Aphrodisiaques en premier lieu ; d’une manière générale sur le teint, et par là-même sur la confiance en soi. Rides et visages blafards se transformaient en une peau lisse et hâlée. Ceci pouvait être obtenu en utilisant l’As comme principe cosmétique, après amalgame à l’huile de baleine ou à l’axonge ; mais son ingestion le permettait aussi, et c’est l’ensemble du corps qui en bénéficiait, non plus les seules zones recevant de l’onguent. Enfin, on a beaucoup glosé sur les montagnards de Styrie, chez qui la prise d’arsenic était censée améliorer le souffle et la résistance. Mais il n’y a là peut-être guère plus de réalité que pour la présence des vampires en Transylvanie : de sombres et lointaines contrées nourrissant les fantasmes…

Le dopage volontaire de l’homme, conscient du danger encouru, était cependant moins fréquent que le dopage des chevaux. Une cure à l’As rendait ceux-ci flamboyants et permettait de les vendre plus cher. Le tribunal recevait ces informations avec appétit. Émile aurait-il amené Madeleine à partager son vice ? Les lettres que s’échangeaient les deux amants étaient lues à la barre, et le greffier chargé de cet office avait beau censurer les détails trop crus qu’elles contenaient, ne voulant pas ajouter du scandale au scandale, il lui fallait bien revenir dessus pour répondre aux questions insistantes des avocats. De ses explications embarrassées il était clairement apparu que Madeleine se tartinait la vulve de cosmétique arseniqué, à charge pour Émile de la nettoyer en pratiquant ce que nos amis anglais nomment « oral sex ». Les journaux redoublèrent d’ingéniosité pour décrire la scène sans rien en dire.

Émile avait donc de l’arsenic à sa disposition, et rien ne pouvait prouver que c’est celui acheté par Madeleine qui avait provoqué sa mort. Les jurés convinrent non de son innocence, mais de l’impossibilité où ils étaient de prouver sa culpabilité, et prononcèrent un « ni-ni », particularité du droit écossais, ce qui revenait à laisser Madeleine libre.

ÉPILOGUE

Si Madeleine n’a pas tué Émile, s’agissait-il d’un accident ou d’un suicide ? Je pense pour ma part que le suicide est une évidence, car Émile connaissait parfaitement les symptômes de l’empoisonnement à l’arsenic. Peut-être avait-il déjà eu à se sauver d’une surdose fortuite. Peut-être disposait-il chez lui d’antidotes plus ou moins efficaces. S’il avait voulu survivre, il se serait fait vomir, aurait appelé un médecin ou au moins alerté un voisin ; s’il s’est laissé mourir, c’est qu’il le voulait bien. Deux autres éléments de l’enquête, bien que débattus au tribunal, méritent d’être réexaminés.

Premier point : l’arsenic récemment acheté par Madeleine était coloré. Le droguiste procédait ainsi, justement pour prévenir tout accident. Or on n’a trouvé aucune trace de colorant dans les viscères d’Émile. Ceci disculpait certes Madeleine de l’avoir fait absorber à Émile, mais ne répondait pas à la question : pourquoi l’avait-elle acheté ?

Second point : la matérialité de la dernière rencontre entre les deux amants, au cours de laquelle Madeleine aurait fait boire à Émile le mélange fatal, n’a jamais été clairement établie. Depuis le temps que durait leur liaison, ils avaient établi un réseau de complicités leur permettant de se voir en toute (relative) discrétion, et ils restaient longtemps ensemble. Que Madeleine ait juste pris le temps de préparer une tasse de cacao pour Émile, et soit partie précipitamment après, semble tout à fait incongru. Mais cela ne troublait pas l’accusation, tant celle-ci ne voyait en Madeleine qu’une froide calculatrice, une manipulatrice sans empathie – ce que son impassibilité au cours des audiences semblait confirmer. Or telle n’était pas du tout la vraie Madeleine, rêveuse alternant des envolées impulsives et de longs moments de langueur.

L’accusation n’a pas cherché d’autre mobile au crime présumé que le désir de Madeleine d’être libre pour convoler avec le beau parti choisi par son père. Or Madeleine ne voulait absolument pas de cette union. J’imagine qu’au contraire, les deux amants, constatant l’impasse dans laquelle ils se trouvaient l’un et l’autre, décidèrent dans un coup de folie romantique de mettre fin à leurs jours, chacun de son côté. Et si elle acheta de l’arsenic, alors qu’elle aurait pu en ramener de chez Émile, c’était pour commettre son propre suicide. Émile tint sa parole et mourut, tandis que Madeleine, peut-être dérangée dans son projet par une obligation familiale imprévue, peut-être manquant de courage au moment ultime, renonça, ou remit la chose à plus tard.

Nous ne savons pas ce qui a pu se passer pendant les jours suivant le décès d’Émile et précédant l’arrestation de Madeleine. Mais je présume qu’une fois sous les verrous, elle s’est dit que ce qu’elle n’avait pu accomplir elle-même, la potence s’en chargerait bientôt, et qu’il n’y avait qu’à attendre. D’où son étonnant détachement tout au long du procès.

Échappée à la potence, pouvait-elle continuer à vivre ? Elle ne le put qu’en opérant, volontairement ou non, consciemment ou non, une véritable sortie de son passé, de son vécu. Elle n’avait plus ni compte à régler, ni revanche à prendre, ni cause à porter ; tout cela était mort, n’avait jamais existé.




La démocratie, longue vie ou requiem ?

La démocratie est l’affaire de tous. Ou, plus modestement, elle serait l’affaire de tous. Voire.

C’est une belle formule, mais tel n’est pas mon avis. Certains affirment, je reprends ici leurs termes, que la démocratie est confisquée par une élite qui la détourne à son seul profit. Sur ce point non plus, je ne suis pas d’accord. Ce qui est confisqué, ce n’est pas la démocratie, c’est le pouvoir.

La démocratie, en France, n’est pas confisquée, mais accaparée, gérée, portée à bout de bras par une petite frange de la société qui la fait vivre, et qui de plus en plus ne parvient qu’à la faire survivre. Et il se peut fort bien que sous l’effet du vieillissement général, de l’évolution brutale des techniques et de l’ouverture à d’autres cultures, la démocratie telle que nous la connaissons disparaisse comme ont disparu les mammouths ou les diligences.

Tout bien sûr, est affaire de définitions. La Démocratie avec un D majuscule gardera toujours une place de choix dans l’univers des nuées. Je laisse aux candidats au concours de Sciences Po le soin de réciter leurs cours avec toute la conviction qu’il faudra pour satisfaire leurs examinateurs. Mais dans le commun vulgaire des réalités concrètes, la démocratie avec un petit d, c’est le rituel récurrent des élections, et rien d’autre. C’est de cela, et de cela seulement, dont je veux parler.

Une autre fois, nous discuterons de la liberté d’opinion, de la liberté d’expression, de l’habeas corpus, de la séparation des pouvoirs, des droits de l’homme, de tout ce que vous voudrez, mais il ne faudra pas en faire des compartiments, des sous-chapitres de la démocratie. Car même si tout est lié, ce sont des problématiques autonomes, qui ne sont pas soumises à la démocratie, qui n’est que le gouvernement du nombre, lequel trouve sa source dans le processus électoral.

Or, depuis de nombreuses décennies, bien plus d’un siècle en tous cas, le processus électoral en France semble immuable. La nature et l’objet des scrutins ont évolué, le calcul des majorités a changé plusieurs fois, mais le rituel est resté le même. Cela se passe à la mairie ou dans une école, qui ont revêtu leurs plus beaux atours pour un dimanche de fête. On ramasse les bulletins de vote, on court se cacher dans l’isoloir, on choisit celui qu’on va glisser dans l’enveloppe, puis on va insérer celle-ci dans l’urne, on entend le président du bureau proclamer son « A voté ! » comme le croupier du casino lance son « Rien ne va plus ! », et ceci dure sans changement majeur depuis qu’on vote pour Gambetta, pour Jaurès, pour Daladier. Ou pour leurs adversaires.

***

Avant d’aller plus loin, je me laisse aller à un détour sur mon histoire personnelle. Je ne me souviens pas que dans mon enfance, puis tout au long de ma scolarité, un parent ou un ami m’ait en quoi que ce soit averti de la chose électorale. J’apprenais par la presse la tenue puis le résultat des élections, mais j’ignorais totalement la manière dont cela se déroulait. La cour de récréation m’avait vite informé, avec quelques approximations, de la manière dont naissent les enfants, mais pas de celle dont un candidat devient élu. Et lorsque j’atteins l’âge de la majorité civique, je me souciai peu de m’inscrire sur les listes électorales.

Une dizaine d’années plus tard, je me jetai dans l’arène politique avec l’ardeur du néophyte. Étant candidat, il fallait bien au préalable que je m’inscrive, et la première fois que j’eus à voter, c’était pour voter pour moi. Je rentrai dans le bureau, fier comme Artaban, exhibai mon bulletin au vu et au su de tout le monde et prétendis l’insérer dans l’urne, pour un peu en chantant la Marseillaise. Le président du bureau le prit avec bonhomie et m’expliqua à haute voix, sur un ton didactique, que je devais me conformer à l’usage, prendre un exemplaire de tous les bulletins, me rendre dans l’isoloir pour y décider de mon choix hors des regards indiscrets, et attendre que la fente de l’urne s’ouvre pour la féconder de ma semence démocratique.

Je pus rapidement parfaire mon apprentissage et je fus plusieurs fois appelé à exercer les fonctions d’assesseur. Et ce faisant j’entrai dans la familiarité d’une petite population d’habitués qui ne manquaient aucune élection, transitant de bureau en bureau et participant, après la fermeture, à la cérémonie du dépouillement. Là encore, le rituel est immuable, et je l’imagine volontiers inchangé depuis la nuit des temps. L’urne renversée, les enveloppes sont étalées sur la grande table, vite rassemblées en paquets de dix, puis en paquets de cent, et si le décompte final ne correspond pas à celui des listes d’émargement, on recommence tout. Les paquets de cent sont ensuite placés dans de grandes enveloppes numérotées, qui seront tour à tour dépouillées. On repère vite les plus capés des trieurs/compteurs, ceux qui en sont à leur dixième ou quinzième scrutin, et qui manipulent les petites enveloppes, puis les bulletins, avec une jouissance extatique. Une fois connu le résultat du premier cent, un quidam s’évacue discrètement pour rejoindre une cabine téléphonique et avertir la Préfecture, ou un institut de sondage, de ce tout premier décompte. Maintenant que tout le monde est muni d’un portable, cette partie de l’ordo missae n’a plus lieu d’être ; place à la nostalgie !

Combien sont-ils, combien étaient-ils à chaque époque, ces piliers, je dirai plutôt ces étais, de la démocratie, toutes ces petites mains qui comptent et recomptent, qui contrôlent et assurent tant l’exactitude que la publicité du suffrage ? Je dirais, au doigt mouillé, pas loin d’un million, pour moitié dans la multiplicité des petites communes, pour moitié dans l’anonymat urbain ; élus locaux et anciens élus locaux constituant le noyau dur des premiers, délégués, militants et compagnons de route des partis faisant l’essentiel de la seconde catégorie.

Dès les années 80, les partis avaient entamé leur professionnalisation, remplaçant militants et bénévoles par des salariés. Ce mouvement est parvenu à son terme au tournant du siècle, et les anciens militants, les plus convaincus, ne se retrouvent plus que les jours de fête électorale, car il n’y a plus de circulaires de propagande à mettre sous enveloppe, plus d’affiches à coller, tout ceci étant désormais sous-traité à des sociétés spécialisées. C’est dire aussi que la moyenne d’âge de nos étais de la démocratie ne cesse de croître.

Un jour, je quittai la politique aussi brusquement que j’y étais entré. Et cela ne me manque pas. Mais je pense que parmi le million, ou le quasi-million, de drogués à l’élection, il y a eu relativement peu de départs. Car il s’agit d’un plaisir gratuit, auréolé d’un beau halo que l’on nomme civisme, et c’est une occasion, chose de plus en plus rare, de retrouver les vieilles habitudes et les vieux copains.

Le vieillissement et les coupes de la grande faucheuse ne produisent et ne produiront leurs effets que lentement. D’autres dangers plus pressants se présentent en revanche pour la petite société que forment nos étais et pour la démocratie qu’ils soutiennent. Ce sont l’abstention, le progrès technique et l’obsolescence du modèle, trois évolutions qui vont de concert et se renforcent mutuellement.

***

Face à la montée de l’abstention, plusieurs explications ont été avancées. Certaines sont sans doute réversibles. Il en est une, en tous cas, qui semble devoir perdurer et s’amplifier, c’est le sentiment plus ou moins diffus que l’élection ne sert à rien puisque le pouvoir est désormais ailleurs. À quoi bon choisir un candidat plutôt que l’autre, si cela ne doit rien changer pour moi ?

Or les étais ont été biberonnés à la valeur sacrée du geste électoral, cet acte de souveraineté qui permet justement de décider de son avenir. Voter c’est bâtir, s’abstenir c’est déserter, proclamait fièrement un slogan des années 1950. S’opposer frontalement à ce credo, c’est pour notre million d’étais un pur sacrilège ; mais qu’y faire si un nombre de plus en plus conséquent de « citoyens » s’y rallient ? La foi en la démocratie ne tient que si elle est, sinon partagée, du moins acceptée par tous, et si les quelques dissidents, les déserteurs, sont unanimement vilipendés et voués à l’indignité publique. En revanche, lorsque leur nombre s’accroît, lorsque leur discours prend de l’assurance et de l’audience, les certitudes démocratiqu es en sont ébranlées… et lorsque les étais ne peuvent plus étayer, c’est tout l’édifice qui est prêt de s’écrouler.

Dès lors que les joutes politiques ne ressembleraient plus qu’à des tournois désignant un vainqueur, sans autre conséquence que cela fait gagner quelques parieurs et perdre les autres, leur attrait restera bien faible par rapport à d’autres sports qui offrent des spectacles autrement plus intenses et surtout plus fréquents.

Seconde menace pour la démocratie, le progrès technique et en particulier le vote électronique.

Je suis désormais inscrit comme Français de l’Étranger. En juin dernier, au prétexte de la COVID, nous avons été, pour l’élection de nos conseillers, les cobayes d’un système de vote en ligne que notre administration tenait en réserve dans ses cartons. Par sa complexité, ce dispositif m’a fait penser aux premiers essais de déclarations fiscales dématérialisées, qui avaient provoqué tant de déboires. Beaucoup d’électeurs ont certainement abandonné en route ce processus fastidieux ; cependant le taux de participation a bondi, passant dans certaines circonscriptions de 2% à 25%. Il faut dire qu’avec le système ancien, il fallait se déplacer en personne au consulat, parfois éloigné de plusieurs centaines de kilomètres, ce qui explique qu’il y avait très peu de votant s. Mais peu importent les particularités géographiques ; sur un froid examen des chiffres globaux, le succès était patent, et l’administration n’a pas hésité à évoquer une « adhésion enthousiaste du corps électoral ». C’est donc un encouragement à envisager l’utilisation d’un tel système en métropole.

Or le vote électronique, outre qu’il marquerait la fin du contact physique entre l’électeur et l’urne et qu’il sonnerait, pour notre petit million d’étais de la démocratie, comme la fermeture de leur bistrot favori ou la confiscation de leurs jouets érotiques, provoquerait une certaine indifférenciation entre le scrutin politique au suffrage universel et les multiples votes privés organisés en ligne, dont la plupart n’ont qu’un intérêt éphémère, anecdotique ou commercial. La démocratie y aura perdu le caractère solennel qui lui était, depuis les origines, consubstantiel.

La troisième menace procède de la mondialisation.

Contrairement aux habitudes de consommation, aux modes de vie en général, le rituel démocratique n’a pas été soumis jusqu’ici aux vents de la mondialisation. En effet on ne vote que dans son pays, pas ailleurs. Même les voyageurs les plus gyrovagues, quand ils vont voter, le font dans leur circonscription, non à Hong Kong ou à Dubaï. Cette protection institutionnelle a tenu à l’écart des influences extérieures le système électoral franco-français et ses archaïsmes. Mais combien de temps cela tiendra-t-il ?

Lorsqu’on apprend que des experts internationaux sont envoyés dans tel ou tel pays lointain pour s’assurer de la régularité des élections qui s’y déroulent, on imagine volontiers qu’ils y vont y dupliquer tout l’univers institutionnel qui nous est familier. Nos étais sont persuadés que le système franco-français constitue un modèle indépassable de qualité démocratique, qu’il est admiré et jalousé de par le monde entier, et que chaque pays ne cherche qu’à s’en rapprocher.

Dans mon pays de résidence, nous venons de vivre des élections municipales, pour lesquelles les « étrangers communautaires » peuvent voter. Par curiosité, je me suis inscrit. Première surprise : il n’y a ni panneaux d’affichage, ni envoi des professions de foi des différents candidats. Comme la COVID avait fortement réduit le nombre de réunions publiques, il n’y avait pratiquement aucun moyen, pour l’électeur curieux, de connaître les noms des candidats et surtout leur programme. Je n’ai d’ailleurs su où se trouvait le bureau de vote auquel je devais me rendre qu’en me connectant à un site gouvernemental national dont un voisin débonnaire m’avait opportunément trouvé l’adresse.

L’affichage commercial, lui, était omniprésent. Mais il l’est en tous temps, qu’il y ait une élection en préparation ou pas. Et il ne nous montre qu’un visage, parfois plusieurs, le nom du parti et un slogan de quelques mots. C’est tout ; mais l’on m’a dit que tout le monde s’en satisfait et trouve que c’est très bien ainsi. Le jour du vote, je n’en saurai pas plus ; il n’y a pas de bulletins individuels, mais une feuille sur laquelle sont inscrits les noms des partis, en fait leurs initiales, trois ou quatre lettres. Et dans l’isoloir, il faut faire une croix dans la case du parti qu’on choisit, puis plier la feuille en deux ; il n’y a pas d’enveloppe. Bref, rien de commun avec ce que nous pratiquons en France. Mais l’un des deux systèmes est-il plus démocratique que l’autre ? Et pour quelle raison ?

Il y eut quand même pour moi un moment d’intense jubilation. Je vis dans une zone ouvrière où il y a peu d’étrangers, en tous cas aucune de ces résidences touristiques pour riches retraités qu’on voit sur les prospectus. Et il se trouve que sur mon site de vote, j’étais le seul étranger appelé à prendre part au scrutin. Seize classes de l’école avaient été réquisitionnées, la répartition des électeurs entre celles-ci se faisant par ordre de numéro de carte d’identité. Mais comme moi, c’est mon passeport que je devais présenter, j’eus droit à un traitement à part.

Au début je ne m’aperçus de rien et je me laissai guider, de salle en salle, par les appariteurs qui étaient là en nombre. Arrivé devant la bonne salle, je vois mon nom affiché en grand à côté de la porte. Puis, une fois admis à l’intérieur, jetant un coup d’œil sur le grand tableau noir devant lequel trônait le président, je revois mon nom, cette fois tracé à la craie, en lettres géantes. Fichtre, me dis-je, quelle célébrité ! Mais c’est en sortant que je le revois une troisième fois, à l’entrée de la file d’attente générale, au vu et au su de tous ; je ne l’avais pas remarqué en arrivant, c’était écrit trop gros. Et cela resta ainsi toute la journée durant. Si j’avais voulu voter dans la discrétion, c’était particuli& egrave;rement raté.

Le nombre de votants dans deux pays différents restera en tout état de cause limité. Mais le bouche à oreille finira bien par fissurer la certitude que le système français est le seul à être aussi génial.

Par ces quelques vagabondages, j’ai simplement voulu montrer que notre démocratie, si parfaite et si universelle qu’elle soit, et malgré le soutien admirable d’un million d’étais volontaires, dévoués mais vieillissants et terriblement franchouillards, est peut-être bien un monument en péril.