Première publication : septembre 2025
Les aléas de mes errances littéraires m’ont récemment conduit à me replonger dans l’histoire du procès de Madeleine Smith, une affaire jugée en 1857 qui avait profondément secoué la Grande Bretagne et donné matière à quantité de livres et d’articles.
Je n’en avais gardé dans ma mémoire qu’une vue très partielle, très orientée, que je puis résumer ainsi : une jeune fille de bonne famille, promise à une union bourgeoise et avantageuse, décide de se débarrasser de son amant pauvre, devenu encombrant parce qu’il s’accroche et qu’il menace de révéler leur liaison jusqu’ici tenue secrète. Pour ce faire elle se procure de l’arsenic et elle réussit à le lui faire absorber à l’issue d’un dernier rendez-vous amoureux. Il trépasse, et l’enquête a vite fait de la suspecter ; mais à la surprise générale et malgré des charges accablantes, elle est acquittée. Au fil des commentaires, au fil des années qui passent et des plumes qui s’interrogent, le procès qui était celui d’un banal empoisonnement devient celui de la bourgeoisie victorienne et de ses mœurs figées et pudibondes. De l’accusée on a fait une rebelle, puis une icône des luttes féministes à venir. Ou une autre Emma Bovary, sa contemporaine de la même année, issue celle-ci des frimas brumeux de Glasgow.
Or, à mesure que je me replongeais dans le dossier, toutes les évidences se nimbaient de doute et le mystère ne faisait que s’épaissir. Les décennies qui ont suivi le procès n’ont rien décanté, elles n’ont fait que recouvrir et occulté de leurs sédiments un événement certes à jamais incomplètement élucidé, mais somme toute trivial. Il me faudrait ne retenir, du bruit qu’il a suscité, que son retentissement immédiat, et oublier toute la philosophie de bazar qu’il a suscité et qui l’a pollué. Il me faudrait relire l’ensemble des minutes du procès, et m’en tenir là. Et cela me conduirait sans doute, sinon à approuver, du moins à comprendre la décision du jury, que l’on avait à l’époque vilipendée et mise sur le seul compte de l’extraordinaire habileté oratoire de l’avocat de la défense.
Curieux objets, en vérité, que les grands procès criminels. Ce sont comme des pièces de théâtre sans aucun dramaturge pour les composer, et qui ne sont jouées qu’une seule fois. Les personnages en sortent transfigurés pour toujours, disponibles pour toutes les uchronies imaginables. Passons-les donc en revue, comme un recruteur faisant défiler des postulants. Ils sont trois : Elle, Lui, et l’As.
ELLE
Elle apparaît hautaine, altière ; on ne va pas spontanément parler de beauté. Ni même d’attrait. Aînée de sa fratrie, elle ne témoigne d’aucune affection particulière pour ses parents. La mère, malade, s’est depuis longtemps effacée du monde ; et le père, architecte de renom, ne vit que pour sa réputation et sa fortune. Manifestement, elle rêve d’un autre univers. Elle restera silencieuse pendant tout le procès, ne laissant transparaître aucune émotion. À vingt-deux ans, elle avait déjà visité tant de merveilles célestes purement imaginaires que la perspective de finir sous peu au bout d’une corde la laissait indifférente.

Son acquittement ne lui fit pas quitter sa tour d’ivoire. Ni explosion de joie, ni surtout personne avec qui partager sentiments et confidences, certainement pas son père qui s’était ruiné en frais d’avocats, et certainement pas son riche « fiancé » qu’elle ne voulut plus voir. Elle quitta la maison familiale et partit pour le sud de l’Angleterre, sans laisser de trace. On sait que quelques années plus tard elle épousa un artiste peintre de l’école préraphaélite et qu’elle lui donna deux enfants dont elle ne s’occupa guère, les laissant devenir des militants révolutionnaires enragés. Au tournant du siècle elle émigra en Amérique où elle se remaria, à septante ans bien sonnés. Elle devait être d’une santé de fer, ne s’éteignant qu’à l’âge respectable de 93 ans, sans avoir jamais rien dit ni écrit sur son histoire ni sur son procès. Aucun des nombreux journalistes qui cherchèrent à obtenir ses confessions ne put parvenir à ses fins. Elle ne chercha même pas à démentir les bruits les plus farfelus qui couraient à son sujet, ce qui fait qu’aujourd’hui ses « biographies » sont pleines de bobards colportés d’une source à l’autre sans aucun souci de vérification.
LUI
Il se nommait Émile L’Angellier, et il était Français. Il avait une douzaine d’années de plus qu’elle. Que faisait-il à Glasgow ? Il y tirait le diable par la queue, et son passé n’est guère éclairant. Enfant, il vivait avec son père dans un exil à Jersey, était-ce pour des raisons politiques ? On le voit revenir à Paris en 1848 pour s’engager dans la Garde Nationale où il ne fait qu’un passage éclair. Puis il traverse la Manche et, d’expédient en expédient, il se retrouve en Écosse, cherchant la riche héritière mais parvenant tout juste à survivre.

Charmeur, il l’était sûrement. Aspirant à un grand destin, à de merveilleuses aventures, sans doute. Mais la réalité de sa condition précaire se rappelait à lui en permanence. Il n’était donc pas étonnant que lorsque le hasard le fit croiser Madeleine, ils comprirent tout de suite qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, unissant leurs rêveries chimériques pour s’échapper de leurs geôles respectives, la famille bourgeoise pour elle, le dénuement pour lui. Leur idylle secrète dura plus de deux ans ; et leur correspondance marque à l’évidence que ce ne fut pas un long fleuve tranquille.
Il commença par lui apprendre les secrets de l’amour, et ses leçons portèrent si bien qu’elle ne tarda pas à le surpasser dans les débordements de la chair. Mais l’évidence s’imposait à lui : jamais il ne pourrait épouser Madeleine, et parfois cela le mettait dans des colères noires, ce à quoi elle savait répondre par d’autres colères encore plus noires. Les périodes de réconciliation n’en étaient que plus intenses. Mais les colères devinrent paroxystiques du jour où le papa Smith décida de choisir lui-même le futur époux de son héritière aînée : un Arnolphe cousu d’or, ayant passé la quarantaine et resté puceau, sinon d’anatomie, du moins de psychologie. La mèche était allumée : tout était prêt à sauter. Et tout sauta.
L’AS
Coincé horizontalement entre le germanium et le sélénium, verticalement entre le phosphore et l’antimoine, rien ne prédisposait l’As à jouer un rôle majeur dans la symphonie terrestre où il est relativement rare. Mais comme il apparaît, telle une fatalité, sans qu’on ne lui ait rien demandé, dans la métallurgie du cuivre, on le connaît depuis l’âge de bronze et pendant des dizaines de siècles il aura accompagné l’espèce humaine, tantôt démon, tantôt thaumaturge, paré d’une multiplicité de vertus et de menaces.
On cherche souvent à caractériser ce qui pourrait marquer la cassure entre les sociétés de jadis, qu’on les nomme agraires, traditionnelles, pré-industrielles, peu importe au fond… et nos sociétés urbaines, développées, modernes ou post-modernes, cela importe encore moins. Est-ce la machine à vapeur ? Le télégraphe ? L’automobile ? La télévision ? La pénicilline ? Tout cela à la fois, mon général… Et si l’on ajoutait à cette liste un invité surprise, auquel nul ou presque n’a jamais pensé, eh bien ce serait volontiers l’arsenic, non pas comme invention, mais comme abandon, comme oubli.
Le cheval a survécu. Le bateau à voile renaît et resplendit. Partout, des traditions et arts ancestraux reprennent vie et trouvent une nouvelle place dans nos écosystèmes. L’arsenic, non. Personne n’en a jamais vu ni touché. Essayez donc d’en acheter ! Plus modestement, essayez de trouver un article de qualité qui en décortique l’histoire et la symbolique, et qui vous explique comment et pourquoi l’As, roi de l’alchimie, est devenu un banal métalloïde sans grande valeur, pas même une « terre rare » !
Dans la société britannique de 1857, on est à la charnière des deux époques. L’arsenic est encore en vente libre ; il suffit de déclarer son identité au marchand, et de lui dire quel usage on veut faire du produit : deux obligations faciles à contourner. Madeleine en aura acheté deux fois, peu de temps avant la mort d’Émile, prétextant la présence de rats dans sa maison. L’enquête établit vite que la demeure cossue des Smith, particulièrement bien entretenue, n’avait jamais hébergé de surmulots. Pour l’accusation, l’affaire était close : Madeleine était à l’évidence coupable d’homicide. Mais la société a déjà un pied dans le monde industriel, et les magistrats comme les jurés n’ont qu’une très vague idée de ce qu’on peut faire de l’arsenic. Alors, des experts sont appelés à la barre. Chimistes et toxicologues font de doctes discours et souvent se contredisent. L’un affirme que l’arsenic (en fait il s’agit de l’anhydride arsénieux, une poudre blanche) n’a aucun goût et se mélange à tout, un autre qu’il dégage une saveur légèrement sucrée, un troisième qu’il est amer, ce qui le rend indiscernable dans le cacao. Il faut attendre le témoignage d’un historien pour comprendre que l’arsenic n’est pas qu’un poison mortel, et qu’Émile l’Angellier en consommait régulièrement et depuis longtemps.
Il existait donc jadis des drogués à l’arsenic, et notre Émile en était l’un des derniers. On ne sait ni où, ni à quelle date il a contracté cette dépendance. Plutôt qu’une drogue, car l’arsenic n’a aucun effet narcotique, c’était un dopant, aux effets réels sans doute multipliés par un effet psychologique, car les « poison eaters » savaient que dépasser la dose allait les envoyer dans l’autre monde. Émile consommait aussi, à l’occasion, du laudanum (l’opium du pauvre) mais il ne semble pas qu’il y ait eu possibilité de substitution d’un produit par l’autre : les besoins concernés n’étaient pas les mêmes.
Qu’étaient les effets attendus de l’As ? Aphrodisiaques en premier lieu ; d’une manière générale sur le teint, et par là-même sur la confiance en soi. Rides et visages blafards se transformaient en une peau lisse et hâlée. Ceci pouvait être obtenu en utilisant l’As comme principe cosmétique, après amalgame à l’huile de baleine ou à l’axonge ; mais son ingestion le permettait aussi, et c’est l’ensemble du corps qui en bénéficiait, non plus les seules zones recevant de l’onguent. Enfin, on a beaucoup glosé sur les montagnards de Styrie, chez qui la prise d’arsenic était censée améliorer le souffle et la résistance. Mais il n’y a là peut-être guère plus de réalité que pour la présence des vampires en Transylvanie : de sombres et lointaines contrées nourrissant les fantasmes…
Le dopage volontaire de l’homme, conscient du danger encouru, était cependant moins fréquent que le dopage des chevaux. Une cure à l’As rendait ceux-ci flamboyants et permettait de les vendre plus cher. Le tribunal recevait ces informations avec appétit. Émile aurait-il amené Madeleine à partager son vice ? Les lettres que s’échangeaient les deux amants étaient lues à la barre, et le greffier chargé de cet office avait beau censurer les détails trop crus qu’elles contenaient, ne voulant pas ajouter du scandale au scandale, il lui fallait bien revenir dessus pour répondre aux questions insistantes des avocats. De ses explications embarrassées il était clairement apparu que Madeleine se tartinait la vulve de cosmétique arseniqué, à charge pour Émile de la nettoyer en pratiquant ce que nos amis anglais nomment « oral sex ». Les journaux redoublèrent d’ingéniosité pour décrire la scène sans rien en dire.
Émile avait donc de l’arsenic à sa disposition, et rien ne pouvait prouver que c’est celui acheté par Madeleine qui avait provoqué sa mort. Les jurés convinrent non de son innocence, mais de l’impossibilité où ils étaient de prouver sa culpabilité, et prononcèrent un « ni-ni », particularité du droit écossais, ce qui revenait à laisser Madeleine libre.
ÉPILOGUE
Si Madeleine n’a pas tué Émile, s’agissait-il d’un accident ou d’un suicide ? Je pense pour ma part que le suicide est une évidence, car Émile connaissait parfaitement les symptômes de l’empoisonnement à l’arsenic. Peut-être avait-il déjà eu à se sauver d’une surdose fortuite. Peut-être disposait-il chez lui d’antidotes plus ou moins efficaces. S’il avait voulu survivre, il se serait fait vomir, aurait appelé un médecin ou au moins alerté un voisin ; s’il s’est laissé mourir, c’est qu’il le voulait bien. Deux autres éléments de l’enquête, bien que débattus au tribunal, méritent d’être réexaminés.
Premier point : l’arsenic récemment acheté par Madeleine était coloré. Le droguiste procédait ainsi, justement pour prévenir tout accident. Or on n’a trouvé aucune trace de colorant dans les viscères d’Émile. Ceci disculpait certes Madeleine de l’avoir fait absorber à Émile, mais ne répondait pas à la question : pourquoi l’avait-elle acheté ?
Second point : la matérialité de la dernière rencontre entre les deux amants, au cours de laquelle Madeleine aurait fait boire à Émile le mélange fatal, n’a jamais été clairement établie. Depuis le temps que durait leur liaison, ils avaient établi un réseau de complicités leur permettant de se voir en toute (relative) discrétion, et ils restaient longtemps ensemble. Que Madeleine ait juste pris le temps de préparer une tasse de cacao pour Émile, et soit partie précipitamment après, semble tout à fait incongru. Mais cela ne troublait pas l’accusation, tant celle-ci ne voyait en Madeleine qu’une froide calculatrice, une manipulatrice sans empathie – ce que son impassibilité au cours des audiences semblait confirmer. Or telle n’était pas du tout la vraie Madeleine, rêveuse alternant des envolées impulsives et de longs moments de langueur.
L’accusation n’a pas cherché d’autre mobile au crime présumé que le désir de Madeleine d’être libre pour convoler avec le beau parti choisi par son père. Or Madeleine ne voulait absolument pas de cette union. J’imagine qu’au contraire, les deux amants, constatant l’impasse dans laquelle ils se trouvaient l’un et l’autre, décidèrent dans un coup de folie romantique de mettre fin à leurs jours, chacun de son côté. Et si elle acheta de l’arsenic, alors qu’elle aurait pu en ramener de chez Émile, c’était pour commettre son propre suicide. Émile tint sa parole et mourut, tandis que Madeleine, peut-être dérangée dans son projet par une obligation familiale imprévue, peut-être manquant de courage au moment ultime, renonça, ou remit la chose à plus tard.
Nous ne savons pas ce qui a pu se passer pendant les jours suivant le décès d’Émile et précédant l’arrestation de Madeleine. Mais je présume qu’une fois sous les verrous, elle s’est dit que ce qu’elle n’avait pu accomplir elle-même, la potence s’en chargerait bientôt, et qu’il n’y avait qu’à attendre. D’où son étonnant détachement tout au long du procès.
Échappée à la potence, pouvait-elle continuer à vivre ? Elle ne le put qu’en opérant, volontairement ou non, consciemment ou non, une véritable sortie de son passé, de son vécu. Elle n’avait plus ni compte à régler, ni revanche à prendre, ni cause à porter ; tout cela était mort, n’avait jamais existé.